Etranges étrangers

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Il est sept heures, je rentre du travail. Le port de Yaffo est calme, les touristes cohabitent joyeusement avec les pêcheurs. La chaleur est tombée, l’air est de nouveau respirable. Un vent frais marin m’extrait de mes rêveries.

Devant moi, deux pêcheurs justement. Ils ne rentrent pas vraiment dans le décor de Yaffo : ce sont des pêcheurs haredim. Le père, tout de noir vêtu est debout, tandis que son fils tient la cane, sa chemise blanche laissant pendre les tzitzit de leur Talit Katan. Ils portent tous deux la même kippa noir, et pêchent. Ils ne se parlent pas, ils ne dansent pas, ils ne prient pas, ils ne demandent pas la tsedaka. Ils pêchent.

Le spectacle est beau. Je m’y attarde un peu, pas assez. J’ai envie de rentrer chez moi.

J’arrive en ville. Au supermarché du coin, je croise cette caissière que j’aime beaucoup et qui essaie toujours de me parler en français. Je me prête au jeu de bon cœur, je ne connais que trop bien la valeur de cette patience lorsque l’on apprend une langue. La situation s’inverse donc l’espace de quelques minutes et ce n’est plus moi qui bredouille timidement mais quelqu’un d’autre. Je la corrige gentiment, et je m’associe à ses critiques des verbes du troisième groupe.

Elle est noire. Noire et ronde. Ce qui me laisse deviner qu’ elle n’est pas d’origine éthiopienne. L’aspect longiligne et racé des éthiopiens se reconnaît entre mille.

Son hébreu est parfait et j’en déduis de même qu’elle n’est pas une réfugiée africaine.

Je m’interroge, sans oser. En France, on n’ose pas. Il ne faut pas demander. Demander, c’est juger. Juger, c’est admettre la différence et admettre la différence c’est être raciste. C’est devenu très compliqué, on s’y perd très vite.

Je me tais donc, je fais comme si rien ne me travaillait. L’universalisme citoyen de Renan et le contrat social de Rousseau ont peut-être échoué en banlieue, ils ont merveilleusement bien imprégné mon système de réflexion.

La gentille caissière noire qui apprend le français m’a dit un jour qu’elle venait des Etats-Unis. De plus en plus intriguée, j’avais été certaine de mal comprendre. Elle a dû mentionner l’Amérique du sud, m’étais-je dit. Elle doit venir de Colombie et un de ses parents est autochtone. Tout est là.J’ai continué de me taire, poliment.

Mais aujourd’hui, après m’être arrêtée pour regarder ces pêcheurs haredim, j’ai décidé de percer le mystère. Elle ne s’est pas offusquée et a répondu en souriant. Sa mère est israélienne et son père afro-américain. Elle a vécu à New-York jusqu’au divorce de ses parents lorsqu’elle avait 14 ans puis est venue vivre à Tel Aviv. D’où son hébreu parfait.

Jamais je ne m’étais tant interrogée sur l’origine des inconnus que je croise. Jamais je n’avais été aussi curieuse des mélanges, des couleurs et des identités. Jamais je n’avais joué à deviner les accents et les passés, romanesques ou non, cachés derrière le roulement des « r ».

Israel est une mine d’or pour ce jeu. Chacun atterrit avec sa petite histoire et la jette dans la grande Histoire commune. Le résultat est encore incertain, le mélange fascinant. L’armée semble jouer le lien, faire le joint indispensable.

Je me demande souvent ce que contiennent les livres d’Histoire enseignés à l’école primaire. Je sais qu’ils varient, que pour certains l’homme à été créé après le Big Bang et que pour d’autres, sept jours ont suffi. Mais je ne sais pas comment ils définissent l’identité israélienne.

Ce doit être un travail passionnant que d’écrire une identité nationale. Quelle est celle de la France aujourd’hui ? Que sera-t-elle demain ? Et Israël ? Qui inclue-t-on et qui rejette-t-on ? Au nom de quoi ?

Étranges étrangers est un poème de Prévert que j’ai accroché des années dans ma chambre. Je pensais que c’était par hasard.

« Étranges étrangers,

vous êtes de sa ville,

vous êtes de sa vie,

même si mal vous en vivez,

même si vous en mourrez ».

C’est un pays d’étrangers, venus des montagnes de l’est, de banlieue parisienne ou de la corne de l’Afrique, d’étrangers qui vous diront souvent qu’ils sont rentrés à la maison et que le voyage a été long… Israël est un pays ou l’altérité de chacun se mêle à une identité commune qui a traversé les millénaires.

Je suis curieuse de savoir ce que les philosophes des Lumières auraient pensé de tout cela, des deux pêcheurs haredim et de la caissière noire, de mon voisin Chilien dont les grands-parents étaient polonais et roumains, de la vieille marchande de tomates du shouk qui parle sans relâche de son expulsion d’Irak, de ceux que l’on appelle « israéliens » et arabes-israéliens » dans le langage courant parce qu’ils sont nés ici, de leurs parents, des autres…

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4 réflexions sur “Etranges étrangers

  1. Israel a été une machine a broyer les identités jusque dans les années 90.
    Avec la gauche au pouvoir, le relâchement des tensions israelo-arabes (Oslo), les médias ont universalisé la Paix, en dénationalisant le discours. La « paix », le Shalom se voulait une paix-drapeau-en-berne.
    Avant cela, les nouveaux immigrants devaient se plier aux rituels sionistes:
    « le juif d’hier devient israelien ». Mis au pas des identités d’hier, le « Bensadoun » peut et doir devenir « Golan » ou « Dror ». Ainsi beaucoup de juifs aux noms trop européens, arabes ou russes ont disparu de la circulation pour renaitre dans un hébreu biblique.
    L’identité nationale es consolide sur des mythes fondateurs:
    Une histoire commune
    Une langue
    Un avenir commun.

    Les couleurs importent peu en vérité.

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