Le deuxième sexe de l’écriture

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Je suis tombée amoureuse de cet essai féministe de Laure Adler et de Stefan Bollman, « Les femmes qui écrivent vivent dangereusement ». Et tout au long, je n’ai cessé de me demander…Ecrit-on vraiment avec son sexe ?

Le sous-sexe féminin.                                                                                      

On me dit souvent que j’ai une écriture féminine. Le sens de cette assertion m’échappe totalement. Je suis femme, certes, mais l’écriture a-t-elle vraiment un sexe ou plutôt un sous-sexe ? A-t-on jamais entendu parler d’écriture masculine ?

La lâcheté féminine.                                                                                           

« Il n’y a aucune femme qui soit un bon écrivain« . J’avais envie de lui balancer mon verre de vin à la figure. J’ai détourné la tête. J’avais trop bu pour réagir. T’es juste un con, j’ai dit. Et je me suis barrée. Je l’ai laissé tout seul au bar boire ses bières. A quoi bon rentrer dans les délires de chacun ? J’en ai assez des miens.

L’hystérie féminine.                                                                                          

Je suis rentrée écrire. Il était trois heures du matin et c’est toujours au milieu de la nuit que les mots se pressent. Vite, mon ordi. Vite, vite. C’est un besoin impérieux qui ne se discute pas. Une boulimie intelligente, c’est toujours ça de pris.

Le bordel féminin.                                                                                          

Cette nuit-là, j’ai écrit donc. Pour moi seule car à cette époque je n’étais pas encore prête à me déshabiller sur la place publique. La pudeur féminine que voulez-vous. J’ai écrit. Sur cet exil, encore. Sur mes manques, mes pleins. Sur tout ce que j’avais sous la dent pour vomir mes mots. J’étais restée des mois sans écrire et puis, avant mon départ, je m’y suis remise. Mais il n’y avait pas de sonorités, pas de mélodies. Peut-être même que cela n’avait aucune signification. Des mots accolés les uns aux autres.

L’entêtement féminin.                                                                                      

Le temps a fait son œuvre. Peu à peu, pendant mes nuits d’insomnie, je remettais du sens. Retrouvais cette adrénaline impérieuse et cette musique qui berce.

La futilité féminine.                                                                                          

Ce soir-là, je me suis redemandée pour la dixième fois pourquoi, pourquoi… A toutes ces mille questions qui ne laissent jamais ces femmes sensibles en paix. N’ai pas trouvé de réponse. Alors j’ai écrit dans le vide, comme ça, pour combler un vide.

Le sexe faible, me direz-vous.

שלום חבר

Hier soir, le plus connu des chanteurs israéliens, Arik Einstein, est mort et partout, sur les réseaux sociaux, à la télé, dans les journaux, les messages affluent, de la part d’anonymes comme de personnalités. Même le Président Shimon Pérès a réagi immédiatement après l’annonce officielle du décès et cet après-midi, des milliers de personnes se sont réunies spontanément sur la place Rabin.

C’est un peu ironique parce que ce soir, je voulais écrire de nouveau. Il y avait ce manque pulsionnel, enfin. Je voulais écrire sur mes escapades loin d’Israël. Le temps me manquait depuis des semaines- il manque toujours- et puis, et puis…Et puis le travail, les vacances au bout du monde, l’amour, la mer, La Havane, ses rues et sa poésie, un bout de la Jordanie, tout était bon pour me détourner de mon objectif…

Mais Arik Einstein est décédé et rarement je ne me suis sentie plus israélienne que ce soir là. Arik, c’était le Brel ou le Goldman français, un troubadour des temps modernes, un poète populaire quoi. Un poète-chanteur que tout Israël pleure, sans exception et sans fausses notes.

Les chansons populaires, ce n’est pas mon registre ici et rien ne m’agace plus que ces décès qui monopolisent Facebook, où chacun y va de sa petite phrase. « Mais putain, c’est pas mon père » était la seule pensée qui m’avait traversé l’esprit quand tout le monde s’émouvait via 46 « statuts » de la disparition de Michael Jackson.

Ce soir, je ne sais pas, cet évènement a réveillé autre chose chez moi. J’ai réalisé soudainement qu’en deux ans, j’avais développé une culture israélienne et qu’Arik Einstein y était pour quelque chose.

J’ai découvert ma première chanson de lui, « עוף גוזל » (« Ouf Gozal », Vole oisillon), par la mère d’une amie, qui parlait de la douleur résignée des parents qui voient partir leur enfant, mêlée aux encouragements de rigueur. « Vole oisillon mais prendre garde à l’aigle« …A l’époque, je baragouinais des bribes de phrases en hébreu. Mais j’ai aimé la mélodie et j’ai décidé de traduire les paroles une à une, pendant mes pauses déjeuner, coincée dans un bureau parisien.

Arrivée à l’oulpan, notre professeur d’hébreu nous avait appris « טוב שבאת הביתה » (« Tov chebata abaita« , C’est bien que tu rentres à la maison) peu après la libération de Guilad Shalit et je me souviens avec nostalgie de cette soirée d’automne dans notre résidence universitaire de Haïfa, armée de mon dictionnaire, traduisant avec peine cette chanson avec J., mon copain de classe. On était un peu ridicule, c’est vrai, mais c’est un beau souvenir, un de ceux que l’on garde parce que la mélodie est jolie.

Arrivée à Tel Aviv, j’ai dansé dans les bars sur « שיר השיירה » ( « Chir Achayara », La chanson de la caravane), qui parle des premiers juifs construisant Israël, mon verre à la main, en hurlant comme si moi aussi cette chanson me rappelait ma plus tendre enfance. J’étais israélienne comme tout le monde et avec tout le monde.

La culture populaire a cette force unique que n’aura jamais la politique. Elle rassemble, elle fonde une identité commune. Arik Einstein chantait Israël, le sionisme, la paix, mais aussi l’amour, la vie quotidienne…

Arik Einstein c’est la mémoire d’une jeunesse que je n’ai pas vécue ici et pourtant, c’est devenu une partie de ma culture. Alors moi aussi, ce soir, comme tout le pays, je le pleure et je le réécoute en boucle.

Et puis je me demande, comme beaucoup, מי ישנה את אולם…qui changera le monde maintenant…

שלום חבר, Chalom l’ami.
Ani ve-ata, neshane et a-olam
Ani ve-ata, az yavo-ou kvar koulam
Amru et ze kodem lefanay
Lo meshane
Ani ve-ata, neshane et a-olam
Moi et toi, nous allons changer le monde
Moi et toi, alors tous les autres
viendront
Ça a été déjà dit avant
Ça ne fait rien
Moi et toi, nous allons changer le monde
Ani ve-ata, nenase me-athala
Yi-eye lanu ra, ein davar ze lo nora
Amrou et ze kodem lefanay
Ze lo meshane
Ani ve-ata, neshane et a-olam
Moi et toi, nous essaierons dès le début
Nous souffrirons, Ça ne fait rien,
Ce n’est pas grave
Ça a été déjà dit avant
Ça ne fait rien
Moi et toi, nous allons changer le monde

Juste une pause.

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J’ouvre le journal. Huit heures d’attente pour récupérer son masque à gaz aujourd’hui. Il y a de ces choses qui m’échappent. Presque tous nos voisins s’entretuent entre eux mais on doit quand même se taper la queue à la poste.

Au travail, c’est l’obsession ces temps-ci.
Et comment on fait si on n’a pas d’abri ?
Moi je vais aux toilettes, c’est le seul endroit où il n’y pas de fenêtres.
Je réfléchis quelques secondes et approuve. Oui, les toilettes, définitivement. Enfin, soyons clairs, si on est assez malchanceux pour recevoir une roquette, on est de toute façon très mal barré, fenêtres ou pas dans les toilettes.

Par ailleurs, aujourd’hui, la question du lieu de l’abri, c’est déjà has been. Aujourd’hui, pour être dans le move, il faut parler gaz sarin and co.

Faut-il ouvrir le masque à gaz ?

Je maintiens que non, c’est même marqué sur la boîte. Cela fait presque un an et demi que je suis allée chercher mon masque à gaz et je ne l’ai jamais ouvert. Il paraîtrait que le filtre a une durée de vie limitée.

Et la seringue ?
Quelle seringue ?
Celle des premiers soins, voyons !

Pause, il me faut une pause.

L’hystérie soudaine ambiante me rappelle vaguement l’opération à Gaza de l’an dernier. Un an plus tard, Tel Aviv n’a toujours pas assez d’abris. Sur Facebook, des rigolos demandent au maire de rendre gratuits les vélos publics en cas d’attaque, pour compenser cette indécence au pays du tout sécuritaire. Pas si fou.

Le gaz est partout. Les photos me hantent, ces gosses étalés au sol, la bave qui coule, condensée, blanche. Les polémiques, éternelles. C’est Assad, c’est sûr, c’est lui, non je crois que c’est un coup monté des rebelles. Ah non, c’est le complot américano-sioniste. Si, si, c’est écrit dans les commentaires du journal Le Monde et personne ne s’émeut. C’est que ça doit être possible…Ah ces sionistes.

Ils sont partout et j’ai besoin de faire une pause.

Mais je continue de lire des articles sur internet. Des femmes journalistes prennent des notes à même le sol en Iran tandis que les hommes sont assis sur des chaises. Nouvelle polémique. L’agence de presse iranienne réplique sans tarder : il n’y avait pas assez de places, la preuve, il y a une femme assise tranquillement au milieu de ces dizaines d’hommes. Et puis ce sont seulement des dactylos, celles qui sont à terre. Seulement. Bon on ne va pas chipoter, de toute façon on ne les distingue pas les unes des autres avec leur burqa. Calmons nous, tout ceci n’est que culturel.

Une pause please.

Mais je continue, je ne m’arrête plus. Mannings est un transsexuel et veut qu’on l’appelle Chelsea désormais. Oui, évidemment, on s’en serait douté. Julien Assange est accusé de viol et Snowden est homo. Voilà, tout s’explique. Il ne fallait pas tant s’émouvoir de Prism, voyons donc.

Je rentre, enfin.

« Aujourd’hui, je vais t’apprendre à mettre ton masque à gaz, et n’essaies pas de me dire que tu es trop fatiguée pour ça« . Merde. Il voit la guerre partout, j’en peux plus du Krav Malga et des anecdotes de parachutistes.

Pause, je veux une putain de pause

« Bon, c’est le filtre que tu ne touches pas mais il faut que tu sois prête « au-cas-où » ok ? » Ok. Je fais l’idiote, prépare une vidéo pour mes amis en France. Allez, au moins ça, juste une vidéo Instagram si on joue à la guerre. Il râle, c’est très sérieux paraît- il…et je suis encore trop lente pour resserrer les sangles. Je recommence, trois fois. Sept secondes, il chronomètre très précisément. Ca va, tu as enfin pris le pli, tu peux ranger ton masque.

Allez, la pause.

Je veux regarder un beau film, j’en ai assez des comédies et des essais conceptuels d’auteurs qui ne seront jamais connus. Ok pour Cold Mountain donc…sauf que la guerre de sécession, ce n’est pas joli-joli. Je fais semblant de regarder le film pendant les scènes de violence. C’est une technique que j’ai rodé depuis longtemps. Personne ne sait que j’ai peur et ne se doute que mon regard transperce l’écran sans voir. C’est mon secret.

J’essaie de faire une pause.

E. rentre de la fac, elle essaie de m’expliquer le dernier papier qu’elle a rendu sur la Syrie et tout ce que ce conflit implique, Kurdes compris. Je me concentre…

Et si on faisait une pause ?

Je crois que j’ai envie de lire. Ça fait deux mois que Djihad de Kepel erre sur ma table de nuit. Page 152, peut mieux faire.Tiens, le succès de l’année, 50 shades of Gray…Mais c’est une très mauvaise idée. Et dire que c’est l’auteur la mieux payée du moment…On est mal, très mal.

Pause, il me faut juste une pause et ça ira.

Je retourne bosser. Sur mon ordi, la photo de la femme de Assad et son bracelet bleu qui permet de compter les calories et les heures de sommeil s’affiche. Tiens, c’est mignon ça. 100 000 morts à cause de son mari mais elle est blonde et elle a un joli bracelet.

Pause, pause, pause.

Pause.

Pause.

Pause.

« Mi unicornio azul ayer se me perdió… »
Il chante le cubain, il chante et je ferme les yeux, je me perds dans cet espagnol qui résonne encore sans me délivrer tous ses secrets. Je ferme les yeux et la voix du troubadour m’emporte au loin, loin, très loin…

Etranges étrangers

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Il est sept heures, je rentre du travail. Le port de Yaffo est calme, les touristes cohabitent joyeusement avec les pêcheurs. La chaleur est tombée, l’air est de nouveau respirable. Un vent frais marin m’extrait de mes rêveries.

Devant moi, deux pêcheurs justement. Ils ne rentrent pas vraiment dans le décor de Yaffo : ce sont des pêcheurs haredim. Le père, tout de noir vêtu est debout, tandis que son fils tient la cane, sa chemise blanche laissant pendre les tzitzit de leur Talit Katan. Ils portent tous deux la même kippa noir, et pêchent. Ils ne se parlent pas, ils ne dansent pas, ils ne prient pas, ils ne demandent pas la tsedaka. Ils pêchent.

Le spectacle est beau. Je m’y attarde un peu, pas assez. J’ai envie de rentrer chez moi.

J’arrive en ville. Au supermarché du coin, je croise cette caissière que j’aime beaucoup et qui essaie toujours de me parler en français. Je me prête au jeu de bon cœur, je ne connais que trop bien la valeur de cette patience lorsque l’on apprend une langue. La situation s’inverse donc l’espace de quelques minutes et ce n’est plus moi qui bredouille timidement mais quelqu’un d’autre. Je la corrige gentiment, et je m’associe à ses critiques des verbes du troisième groupe.

Elle est noire. Noire et ronde. Ce qui me laisse deviner qu’ elle n’est pas d’origine éthiopienne. L’aspect longiligne et racé des éthiopiens se reconnaît entre mille.

Son hébreu est parfait et j’en déduis de même qu’elle n’est pas une réfugiée africaine.

Je m’interroge, sans oser. En France, on n’ose pas. Il ne faut pas demander. Demander, c’est juger. Juger, c’est admettre la différence et admettre la différence c’est être raciste. C’est devenu très compliqué, on s’y perd très vite.

Je me tais donc, je fais comme si rien ne me travaillait. L’universalisme citoyen de Renan et le contrat social de Rousseau ont peut-être échoué en banlieue, ils ont merveilleusement bien imprégné mon système de réflexion.

La gentille caissière noire qui apprend le français m’a dit un jour qu’elle venait des Etats-Unis. De plus en plus intriguée, j’avais été certaine de mal comprendre. Elle a dû mentionner l’Amérique du sud, m’étais-je dit. Elle doit venir de Colombie et un de ses parents est autochtone. Tout est là.J’ai continué de me taire, poliment.

Mais aujourd’hui, après m’être arrêtée pour regarder ces pêcheurs haredim, j’ai décidé de percer le mystère. Elle ne s’est pas offusquée et a répondu en souriant. Sa mère est israélienne et son père afro-américain. Elle a vécu à New-York jusqu’au divorce de ses parents lorsqu’elle avait 14 ans puis est venue vivre à Tel Aviv. D’où son hébreu parfait.

Jamais je ne m’étais tant interrogée sur l’origine des inconnus que je croise. Jamais je n’avais été aussi curieuse des mélanges, des couleurs et des identités. Jamais je n’avais joué à deviner les accents et les passés, romanesques ou non, cachés derrière le roulement des « r ».

Israel est une mine d’or pour ce jeu. Chacun atterrit avec sa petite histoire et la jette dans la grande Histoire commune. Le résultat est encore incertain, le mélange fascinant. L’armée semble jouer le lien, faire le joint indispensable.

Je me demande souvent ce que contiennent les livres d’Histoire enseignés à l’école primaire. Je sais qu’ils varient, que pour certains l’homme à été créé après le Big Bang et que pour d’autres, sept jours ont suffi. Mais je ne sais pas comment ils définissent l’identité israélienne.

Ce doit être un travail passionnant que d’écrire une identité nationale. Quelle est celle de la France aujourd’hui ? Que sera-t-elle demain ? Et Israël ? Qui inclue-t-on et qui rejette-t-on ? Au nom de quoi ?

Étranges étrangers est un poème de Prévert que j’ai accroché des années dans ma chambre. Je pensais que c’était par hasard.

« Étranges étrangers,

vous êtes de sa ville,

vous êtes de sa vie,

même si mal vous en vivez,

même si vous en mourrez ».

C’est un pays d’étrangers, venus des montagnes de l’est, de banlieue parisienne ou de la corne de l’Afrique, d’étrangers qui vous diront souvent qu’ils sont rentrés à la maison et que le voyage a été long… Israël est un pays ou l’altérité de chacun se mêle à une identité commune qui a traversé les millénaires.

Je suis curieuse de savoir ce que les philosophes des Lumières auraient pensé de tout cela, des deux pêcheurs haredim et de la caissière noire, de mon voisin Chilien dont les grands-parents étaient polonais et roumains, de la vieille marchande de tomates du shouk qui parle sans relâche de son expulsion d’Irak, de ceux que l’on appelle « israéliens » et arabes-israéliens » dans le langage courant parce qu’ils sont nés ici, de leurs parents, des autres…

Passe ton permis d’abord !

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En parisienne exemplaire, je ne m'étais jamais souciée de conduire. Métro, bus et taxi étaient mes crédos.

Arrivée en Israël, j'ai commencé à mesurer la bizarrerie de ne pas conduire à presque trente ans. Le seul israélien que j'ai connu dans cette situation s'était en réalité vu retirer son permis après avoir écrasé une vieille dame de 90 ans. Très gênée par cette révélation, la seule réponse qui m'était alors venue à l'esprit ce jour là avait été de lui dire que de toute façon elle était déjà très vieille…

Mais tout le monde n'a pas à son actif de telles mésaventures et quand ils apprennent que tu ne conduis pas, les gens t'interrogent toujours deux fois pour être sûr d'avoir bien entendu. Puis, quand tu leur répètes que non, "I don't have my driving license, ein li od richayon nehiga bentaïm, no, no, no, ein, eiiiiinnnnnnn&quot;, ils te regardent très bizarrement et se demandent de façon assez peu discrète si tu es normale. À quoi tu réponds machinalement qu'à Paris on n'a pas besoin de son permis. Paris est magique, Paris est un monde à part. Caha, nekouda.

Ceci étant dit et Israël n'étant pas Paris, j'ai dû me rendre à l'évidence. J'ai beau appartenir avec fierté au groupe ViP sur Facebook " J'ai pas mon permis et je t'emmerde", passer le cap des trente ans sans conduire n’est jamais bon signe.

Et c'est là que mes ennuis ont commencé.

Un jour de semaine, je me rends dans un auto école près de chez moi. À l'aveuglette, comme toujours. Car les démarches administratives en Israel pour les nouveaux immigrants, c'est comme commander une salade au restaurant. Tu mets trois heures à comprendre ce que chacune contient, une heure à vérifier avec le serveur, deux heures à réfléchir puis tu en as marre et tu finis par choisir au hasard en une minute chrono.

L'auto-école à été une salade surprise pour moi. Mais j'ai fait confiance aux jolis bureaux et aux moelleux des fauteuils. Mal m'en a pris. C'était il y a un an déjà et mon permis, je ne l'ai toujours pas….

La demoiselle présente le jour de mon inscription parle avec un accent russe très prononcé et bien que toujours prête à améliorer l'hébreu sous toutes ses déclinaisons, il y a des moments où comprendre ce que je signe et je paie m'importe.

Après une heure de négociation ponctuée de spaciba et de davaï avec ladite demoiselle, je fais comme avec les salades et je finis par signer sans trop savoir quel en est le contenu des petites clauses du bas du contrat. Elle m'affirme cependant que j'aurai des cours de théorie en français avec un livre qu'elle commandera spécialement pour moi, l'examen gratuit et un super prof. C'est l'essentiel me dis-je.

Trois semaines plus tard, n'ayant toujours pas de nouvelles de mon livre, je téléphone. Une autre demoiselle répond, et…pas de livre. Ce dernier n'existerait pas. Inutile de préciser que j'aurais aimé être au courant avant de signer un papier à 1400 euros. Je râle car c'est la coutume ici. D'abord on te dit non, ensuite tu râles et on finit par te dire oui. Cela s'appelle la " règle des trois" : Non, Aaaaaaaah, Oui.

Un tantinet excédée, je me tourne vers mes amis français et apprend qu'un livre français du code la route israélien a toujours existé. "Mais alors, tou-jours&quot;. Je l'achète, le brandit fièrement au bureau pour leur prouver leur incompétence et fière de ce petit pas, me décide à le lire.

Horreur. Le code de la route, c'est la pire chose qui a été inventée pour te dégoûter de la lecture à jamais. Quand en plus c'est une mauvaise traduction de l'hébreu, tu as juste envie de renouveler ton inscription pour dix ans sur le super groupe Facebook et de prendre une carte de bus à vie. Mais j'ai repensé à mes 1400
euros et me suis accrochée. Longtemps. Très longtemps. Plusieurs mois à définir la chaussée, la plateforme construite de séparation, le système EGB et à tourner mon livre dans tous les sens avant de comprendre que la priorité, c'est de toute façon toujours pour la personne qui vient à ta droite.

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Premier cours de conduite. Le prof n'est pas du tout gentil comme promis et passe son temps à me faire partager ses idées sur les français qu'ils détestent, sur la hausse de l'immobilier à cause d'eux, sur Sarko, Carla Bruni….Un peu lassée, j'essaie de lui expliquer que nous avons élu un nouveau président depuis. Mais c'est là qu'il a entamé le chapitre "la gauche est amie des arabes et déteste les juifs". Pour reprendre de nouveau sur les français et Carla.

Je décide donc de changer de prof. Retourne au bureau, rerâle, leur rappelle leurs ratages du débuts et obtiens un nouvel enseignant. Lequel est fantastique mais est très souvent malade. À force de m'arranger avec mon travail pour rien, je finis par rappeler le bureau et très fière, me rends compte que je n'ai maintenant aucun problème à hurler en hébreu.

J'arrive donc à une leçon avec mon troisième professeur, très gentil. Très gentil mais très mauvais. Je reprends donc mon téléphone…

Quatrième prof. Il semble parfait au début, et m'emmène sur l'autoroute. Mais je le sens très nerveux et du coup, ça m'angoisse. Je respire, monte à 100 km/heure. Loupe la sortie malencontreusement. Ledit professeur se met alors à crier et prise de panique, je fais pareil, toujours à 100km/heures sur l'autoroute. Il crie, je crie, il crie alors de plus belle pour se faire entendre et en réaction, je crie encore plus fort. Vol au dessus d'un nid de coucou, ce n’est rien à côté de ces cinq minutes d'hystérie partagée.

Excédée, je rentre chez moi et me jure de passer le code avant de passer au bureau demander un cinquième prof.
******

Me voilà donc au centre d'examen. J'apprends que bien entendu, la promesse de gratuité était un simple mensonge pour me faire signer le papier, reste d'un calme olympien car comme le dit si bien mon copain J., si tu commences à t'énerver à chaque fois que tu te fais avoir en Israël, tu deviens "marteau".

Entre dans la salle et commence. Les questions sont simples pour la plupart mais parfois un peu bizarres. Il m'est notamment demandé quel type de véhicule peut conduire sur le trottoir :

a) n'importe quel véhicule
b) n'importe quel véhicule sans moteur
c) aucun véhicule
d) tout véhicule à condition de nettoyer le trottoir.

Je trouve la réponse d) très rigolote mais finit par choisir c), pensant que s'il suffisait de balayer pour avoir le droit de rouler sur le trottoir, ce serait trop simple. Erreur, grosse erreur.

La prochaine fois donc, j'emmène mon balais et ma pelle pour éviter les embouteillages. Mais ça, ce sera quand j'aurais mon permis. Passe ton permis d'abord, je vous l'avais bien dit…

L’espace-temps perdu puis retrouvé

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Paris, place du Trocadéro. Elles sont huit ce samedi, toutes plus pimpantes les unes que les autres. L’une est venue en déambulateur, l’autre en taxi, celle-là prend encore le bus et celle-ci s’est garée sur une place réservée aux handicapés pour ne pas trop marcher…Gare à l’agent qui voudra lui mettre une contredanse, elle lui expliquera qu’à 85 ans, on est tous handicapés et que tel sera aussi son destin bientôt, qu’il le veuille ou non.

Elles sont blondes pour la plupart, magie séfarade oblige, parfumées et maquillées impeccablement. Je leur présente mon fiancé et les « Comme il est beau, ma fille tu es encore plus superbe qu’avant, on dirait ta grand-mère, cinq sur vous, mabrouk, mabrouk, mabrouk… » fusent.

La bande d’amis de ma grand-mère est ainsi demeurée, malgré l’immigration à Paris et malgré le temps qui passe. Le samedi après midi, c’est donc depuis quatre décennies le rendez-vous des « copains » de Tunisie.

Place du Troca, il y avait le coin des hommes et celui des femmes. Peu à peu, la table des hommes s’est vidée. Ne reste que celle de leurs épouses qui elle aussi se fait de moins en moins garnie année après année.

Cela me fait plaisir de retrouver toutes ces vieilles dames au milieu de ce rituel folklorique. Il y a de ces choses qui ne changent pas et que j’aimerais ne jamais voir disparaître.

Une heure plus tôt, j’étais en train d’interroger ma grande-tante sur son exil et sa nostalgie de la Tunisie. Je m’étonnais de son absence de regrets alors que ma mère est elle bien plus attachée à sa terre natale qu’à la France.

Au café, je repose les mêmes questions sur l’exil aux « copines » et dans un brouhaha incroyable, des oui et des non se mêlent, des souvenirs émus et des fous rires s’entrechoquent pendant qu' »il » photographie ce moment privilégié. L’exil serait donc affaire de personne.

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Ma vie est une suite de départs et de retours, comme celle de mes parents et de mes grands-parents. Moi qui voulais briser le lien, devenir une « racinée », j’ai fini par rentrer dans le rang.

Un jour d’octobre, j’ai donc pris un vol sans retour. Pas d’émotions excessives, non, juste la sensation ancrée d’être à ma place, de faire le bon choix.

Un an plus tard, me voilà de passage chez mes parents pour trois jours à peine. Je cherche frénétiquement des livres en français.Tiens donc, « Les immigrants« , un des préférés de ma mère.

Je mets des semaines à le terminer, il m’ennuie. Seul le synopsis est joli par son évocation de « l’espace-temps perdu puis retrouvé ». Je le recopie machinalement sans pourtant parvenir à en saisir la signification. L’inconscient a du ressort, il n’y a pas à dire.

Ce n’est que quelques mois plus tard, en vacances à Paris, le livre en poche pour le rendre à ma mère, que la notion d’espace-temps se révèle à moi. Et m’explose en pleine figure.

Pendant douze jours, je cours à travers mon espace-temps perdu. Tout a changé mais pour moi, Paris s’est figé il y a un an et demi. Il s’offre bizarrement, de façon pré-déterminée. L’image est semblable à celle que j’ai quitté en immigrant. Elle semble être devenue immuable. Les couleurs, les formes et même les odeurs sont inchangées.

Je retrouve les uns et les autres au sein de ce cadre de souvenirs. Tout le monde rit, boit sans modération, se souvient des jours de fac et des milles anecdotes qui ont construit notre lien. Il n’est plus question de continuité, mais de tendresse et de ce qui fonde ces relations intemporelles. On se raconte donc un peu, comme on peut, mais déjà il faut repartir vers un autre espace-temps.

Cette nouvelle vie à l’étranger est dynamique tandis que celle du retour s’est cristallisée le jour du départ. Le présent a décampé et inexorablement, fatalement, ceux qui partent deviennent les exilés de ceux qu’ils ont quitté.

Seule exception à ce destin d’immigrants : la famille proche. Un miracle s’opère, tant bien que mal. Je les retrouve avec les mêmes joies et les mêmes déchirures, les mêmes problématiques. Le présent s’est accroché à la famille pour des raisons qui me sont encore inconnues, et résiste aux multiples départs.