Tel-Aviv, un soir comme un autre

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Les joints s’allument et se rallument. Les bières sont fraîches, pour compenser les 35 degrés ambiants. La nuit est douce, les canapés du toit partagé avec nos trois voisins, mous et accueillants. Je m’y enfonce avec délice.

L’affreux tableau d’une femme aux seins nus énormes peint par je-ne-sais-quel apprenti artiste a disparu et j’ose enfin dire qu’il était temps… Trois drapeaux israéliens flottent sur une corde à linge, mêlés aux tags des habitants précédents sur l’un des murs.

La fumée me brûle les yeux et la gorge, je descends chercher de l’eau, croise le poster du bouddha hippie accroché au-dessus des escaliers, complètement délabrés mais fraichement repeints. Un exemple typique de la rénovation à l’israélienne.

Remonte. « Mais pourquoi vous les avez repeint en violet ces escaliers ? » Mayane rigole :  » On a des escaliers gays maintenant ! « . Rallume un joint. Reprend une bière.

Dorith se défend. « J’ai passé trois heures à les repeindre et vous vous plaignez ?! Maniakim« !

Yonathan se moque en douce. Il est nouveau, il a remplacé l’ancien voisin un peu fou dont les 36 amants hystériques avaient pris pour habitude de venir hurler leur amour brûlant, de temps en temps, mais toujours sous notre fenêtre et toujours à 5 heures du matin. Avec lui sont partis quelques scandales, quelques combats de plantes et quelques visites policières nocturnes.

Mayane m’apprend à accrocher mon linge sans risquer de faire s’effondrer le toit des voisins. « Tu marches uniquement ici et ici. Surtout ne t’accroche pas à la corde et surtout ne passe pas par là, sinon tu tombes« . Elle me fait rire, elle parle tout le temps. Ne s’arrête jamais de parler. Elle parle de tout, très fort, et jamais sans un joint ou une clope à la bouche.

De son kibboutz dans le Neguev, de ses quatre frères et sœurs, de sa mère irakienne et de son père polonais qui ne se comprennent pas et qui ne se comprendront jamais. De sa passion du vin et de la photo. De l’argent qu’elle n’a pas. Que personne n’a ici.

Dorith la reprend. « Ah ben moi non plus j’ai rien. Mais je m’en fous, j’ai mon chat ! » Yonathan m’interpelle: « Mais pourquoi diable es-tu venue de France jusqu’ici ? »

J’ai épuisé mes réponses à cette question éternelle. « Pour les trois drapeaux bleu et blanc accrochés, pour ces moments uniques qui n’existent qu’ici, pour ce vieux quartier Yéménite dont je suis tombée amoureuse…. » Je te pose des questions moi ?

« Il » rentre du travail, tard, exténué. Mayane lui tend une bière. « Allez, on ne te voit jamais, reste un peu ! »

Je redescends chercher des chips. Hurle. Trois cafards en même temps. Un qui grimpe sur le rideau de douche, le deuxième qui court sous la table et le dernier agonisant. Sans couleurs. Un cafard albatros donc, une grande première.

Mayane accourt à ma rescousse, comme d’habitude. Les ramasse avec une simple feuille de Sopalin, on entend le bruit des quadrupèdes qui s’écrasent. Je la regarde interloquée…  » Je suis une kibboutsnik Mami ! J’ai grandi avec les cafards ! »

On remonte en riant par nos nouveaux escaliers gays. Le chat de Dorith se frotte langoureusement contre mes jambes.

Je n’ai plus envie de déménager pour un appartement sans âme, même s’il sera plus spacieux et qu’il ne s’effondrera sans doute jamais. Et pourtant… Yonathan blague gentiment : » C’est l’ascension sociale, que veux-tu ! Bientôt on vous retrouvera dans une tour du nord ! »

En attendant ma tour de fer, je m’engonce dans le canapé tout près de « lui » et me délecte de la vue imprenable sur la mer, des toits de Tel Aviv, du nôtre, merveilleux. Des canapés, des tags, des peintures improbables, des drapeaux et des plantes, de nos vêtements accrochés au péril de notre vie….Tel-Aviv, un soir comme un autre.

Aviophobie and co.

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« Nous sommes tous des réfugiés de notre enfance« . Cette jolie phrase me fait sourire. Elle est signée de Mohsin Hamid, un écrivain pakistanais.

J’ai suivi une session d’expression orale à l’école du barreau, il y a trois ans. Nous avons été réunis en petits groupes dans le but de parfaire nos qualités d’éloquence. J’étouffais depuis des mois au milieu de ces cours donnés par des avocats tous plus narcissiques les uns que les autres ; cette semaine résonnait donc comme une vraie délivrance.

Nous étions un peu timides, forcément. Peut-être aussi un peu paniqués par notre première plaidoirie à venir dans ce cours. Le prof était jeune, gentil, encourageant et se fichait pas mal du droit. Il lance dès le premier jour un concours d’improvisation.

Une fille se lève spontanément, sûre d’elle, enjouée, préparée. Elle parle avec conviction des droits de la défense.

Je commence à trembler et à compter le nombre de participants avant moi.

Sa copine la suit, toute aussi inspirée et confiante. Son sujet : le terrorisme.

Je transpire. Je n’ai rien, mais alors rien, rien, rien… à raconter d’intéressant, encore moins de juridique ou d’intellectuel.

Arrive une troisième, nulle.

Soupirs intérieurs de soulagement. Cette fois-ci, c’est à moi, c’est ma seule chance de passer inaperçue. Seul détail et non des moindres : je n’ai toujours pas d’idées.

Je me place tout de même au milieu de la pièce. Et reste silencieuse. Trois longues minutes. Mon inconscient vient heureusement à ma rescousse et me fait parler toute seule, sans m’arrêter. Mais il ne me demande pas mon avis pour le sujet. Danger terrible à l’horizon.

« Oui alors moi, je vais vous parler de ma peur de l’avion« .

Et le reste suit dans la foulée : un vol simple pour Moscou où j’ai joué à me faire peur pour rire. Le développement fulgurant de la phobie à 16 ans. Mes vérifications pendant des nuits entières de chaque compagnie aérienne. Mon organisation draconienne avant chaque vol : les bas de contention pour éviter les éventuelles thromboses qui parait-il tuent des dizaines de personnes chaque année, la prière du voyage récitée en phonétique, la lecture imposée dans un ordre précis de chaque page des consignes de sécurité, l’exigence de la place-couloir pour être la première à sortir en cas de crash, l’obsession des sorties de secours et des sourires des hôtesses de l’air (car tout est là : si l hôtesse de l’air ne sourit plus, l’avion a forcément un problème), l’interdiction faite à mes proches de se lever en plein vol à cause des trous d’air…Il fallait faire pipi avant.

Mon voyage en Algérie où à la question posée au minimum dix fois : « Mais… tu n’as pas peur d’aller là-bas?« , je réponds naturellement « Ben si, mais le bateau est complet, je n’ai pas le choix« .

Je parle, je parle, je parle…Je vais jusqu’à mimer ma position lors du décollage : pieds en l’air pour ne pas sentir les vibrations, boules quiès pour ne pas entendre le bruit des réacteurs et ceinture vérifiée exactement trois fois, pas une de plus ou de moins.

Les consultations chez un psy où je ressors avec pour seul conseil, après le regard bienveillant de rigueur, d’allier des calmants à du whisky.

Je parle, je parle, je parle, sans respirer. J’entends des rires au loin…

Je lève enfin la tête et regarde mon auditoire. Mon inconscient m’abandonne brutalement pour me livrer à la réalité : je viens d’exposer en dix minutes ma pire phobie, l’avion, au milieu d’un cours de l’école du barreau de Paris.

Une fille se lève aussitôt. Elle a peur des insectes. Une autre lui emboîte le pas : elle ne s’entend pas avec son grand frère et explique minutieusement que ses parents y sont toujours insensibles…après 25 ans. La dernière me fait presque pleurer avec ses tocs et son Coran de poche qui ne la quitte jamais.

Le prof est ravi, les nullités procédurales reléguées au placard.

C’était il y a trois ans…Depuis j’ai fait partie d’une troupe de théâtre, et je n’ai plus peur de l’avion. Je continue cependant le whisky au décollage et je voyage toujours en baskets, prête à courir de ma place-couloir…

Mohsin Hamid a raison, nous sommes tous des réfugiés de notre enfance…Mais ce drame, aussi désespéré puisse-t-il être, garde toujours en lui une once d’espoir, une once de ridicule.

Ouf.

Vendetta.

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Paris.  Il fait froid, je suis bien habillée, mes bottes en cuir sont clinquantes et je mange des macarons Ladurée …

Je suis loin, très loin du Moyen-Orient, loin du conflit et loin de mes débats infinis avec mes homologues étudiants palestiniens.

Ce jour-là, je lis Elle. C’est mon moment privilégié, celui qui me rassure, celui où je me jure et rejure que je ne mettrai jamais- ô non jamais- de crocs, 35 degrés à l’ombre ou pas. Je redeviens parisienne l’instant de Elle.

Je tourne les pages, les unes après les autres et toujours avec le même délice. Arrive l’instant reportage, toujours un peu forcé. J’adore.

L’article aborde les  « enfants Vendetta », ces enfants d’Albanie condamnés à ne plus sortir de chez eux à cause de l’application archaïque de la loi du Talion. Le code d’honneur des montagnes du nord, le « Kanun »  de Lekë Dukagjini, censé protéger les mineurs, les femmes et les personnes âgées n’est plus respecté.

Dès  lors, si l’un des membres d’une famille a tué quelqu’un d’une autre famille, c’est toute la lignée qui est menacée pour des générations. Plus personne du clan ne sort, ou à peine, la peur au ventre. Les enfants ne vont pas à l’école parce que eux aussi sont des cibles. Ils restent là, amorphes, incultes, apathiques. Parfois un meurtre se produit de nouveau et c’est réparti pour un cycle de plus. Telle famille en est à trois, donc elle doit « égaliser » et exécuter quelqu’un de la lignée des assassins. Car cette famille adverse n’en est qu’à deux victimes. Et ainsi de suite.

La Vendetta est une coutume méditeranéenne. Présente en Corse notamment, elle est aussi un outil de domination politique. En Albanie, la Vendetta a repris du souffle après la chute du régime communiste, les pouvoirs locaux peinant à contrer cette justice privée.

Et la Vendetta fascine… inspirant jusqu’aux plus grands écrivains. Maupassant en a fait une courte nouvelle, où il raconte la vengeance d’une mère qui dresse un chien pour dévorer le meurtrier de son fils. Le crime est sauvage, la morale absente de la nouvelle. Et la mère se repent à l’Eglise après avoir tué.

Je retourne à mon ordinateur. J’ai abordé  le sujet du terrorisme sur mon groupe Facebook de discussions entre jeunes israéliens et palestiniens. Presque aucun palestinien n’a répondu à ce sujet. La censure et/ou le soutien inavoué seraient les principaux arguments.

Une seule cependant s’est exprimée librement, enfin. Pour défendre les « combattants de la liberté ». Un autre lui emboîte le pas, tu comprends, vous les israéliens, vous nous emprisonnez, vous détruisez nos maisons, alors on se défend. Et le terrorisme est un moyen comme un autre. Arrive alors l’archétype du gauchiste israélien qui s’excuse pour tout, y compris d’exister. Oui, il faut comprendre le terrorisme.

J’ouvre le Jérusalem Post. Des roquettes sont encore lancées sur le sud d’Israël depuis Gaza. Je re-publie l’article. Je me dis, bon, peut être que certains vont constater que la violence est partagée. Qu’elle ne mène à rien, sinon à l’escalade.

Mais à cela, les palestiniens répondent avec leur quotidien, leur douleur. Une israélienne explique que les roquettes sont une réponse à l’emprisonnement de trois « combattants » du Hamas. Les palestiniens la remercient. J’ai envie de « démissionner », de quitter le programme.

Le sens du mot « négociation » qui fonde notre groupe s’éloigne. Une sorte de compétition s’est mise en place, comme un reflet à la guerre médiatique qui sévit entre les deux camps. La propagande est partout.

Le « zéro et l’infini » de Koestler me revient. L’ancien bourreau qui se retrouve arrêté parmi tous ceux qu’ils a lui-même emprisonné analyse la théorie du Parti : sacrifier l’individu pour sauver la nouvelle société. L’individu n’est rien, un zéro face à l’infini de l’idéal. S’il est torturé puis éliminé, c’est pour un monde futur qui n’en sera que meilleur.

J’ai la tête qui explose et qui se cogne contre des murs intérieurs. Les débats sur le terrorisme en Algérie, la résistance en 40, la guerre du Vietnam…La justice, la Vendetta, la mort, les religions, le monde arabe, Israël,  la Palestine, les territoires occupés, l’antisémitisme, le sionisme…. tout se mêle et s’entremêle à cette négation de l’individu. Au fond, la loi du Talion continue simplement d’être mal déclinée.

Je me tourne alors vers le groupe de réflexion de l’association pour la paix dont je fais partie. Un des responsables israéliens trouve justifiable de boycotter les produits en provenance de la West Bank car il s’agit d’un boycott ciblé. Ah, et on cible comment exactement ? Explique-moi comment vas-tu ensuite prôner de façon crédible la réconciliation des peuples ? Et les juifs qui se sentent appartenir à la Judée-Samarie comme les musulmans à la Mecque, on les respecte ou pas ? Qu’y a-t-il de si absurde idéologiquement au fond ? Pourquoi toujours diaboliser sans nuances ?

Je propose donc en retour de tout boycotter, la Chine, la Tunisie, la Syrie, le Yémen, l’Arabie Saoudite, Gaza, la Jordanie, les États-Unis, et la Grèce pourquoi pas aussi. Boycottons nous tous, et n’oublions personne. Au nom de la paix.

Qu’est devenue la modernité, celle qui va vers l’amélioration de l’individu ?
L’Homme tournera-t-il toujours en rond ?

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La nuit tombe sur Paris et les enfants d’Albanie  me hantent toujours. Ils sont nous, nous sommes eux.

Au même moment, dans mes rêves, dans la réalité , des gens de bonne intelligence, sans doute épris de mille bonnes intentions, victimes aussi de mille injustices, justifient avec des arguments réfléchis  et mûris que l’on soient  tous devenus  des enfants Vendetta.

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Je finis l’article de Elle. La note positive est de rigueur, forcément. Une institutrice a ainsi ouvert une école pour ces enfants maudits. Pour faire accepter son projet, elle a mis en gage la tête de trois de ses enfants. Elle aurait donc réussi grâce à cela, grâce à la même loi du Talion qu’elle veut combattre.  » Si l’un de vos enfants meurt parce que je lui ai permis d’étudier, vous pourrez tuer l’un des miens »

Elle est folle, complètement folle.

Je me rendors, perdue au pays où coule le lait et le miel…

Errances

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Je repose le livre, celui que je lisais à vingt ans et qui m’interpellait sur mes égarements de l’époque.

Ce n’était pas la même errance, ni la même quête, et certainement pas les mêmes batailles. J’en ai fini avec mes vingt ans, je leur ai tordu le cou et j’ai mené mes propres guerres, gagné certaines, repoussé d’autres à plus tard.

Il y a déjà dix ans que ce livre me secouait. Et pourtant, j’en reviens toujours à lui, à ses symboles. Et à nouveau, je recopie des passages. Prête à parier qu’il s’agit des mêmes de l’époque.

« La quête du lieu acceptable, c’est la colonne vertébrale de l’errance. Sinon, on est dans le voyage, on est dans autre chose.  »

Depardon mène un « voyage initiatique » sur commande. Le thème est l’errance. Il étudie la notion, tente de la définir. Pire, de la saisir via un appareil photo.

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« C’est un peu ça l’idée de l’errance : qu’il n’y ait plus de moments privilégiés, d’instants décisifs, d’instants exceptionnels, mais plutôt une quotidienneté. »

Je ressentais la même lassitude, dix ans plus tôt. Enfermée dans un quotidien douloureux qui ne menait nulle part. Depardon avait mis des mots sur cela : l’errance.

Comme beaucoup, j’aurais fini par trouver mon chemin. Mais le monologue de Depardon résonne encore en moi.

Ses photos en noir et blanc m’éblouissent. Je ne m’y attarde pas. Chacune revêt de grandes lignes géométriques sans fin et puis, inlassablement, le même vide, l’instant impalpable.

L’auteur sonde sa propre errance. Pourquoi n’a-t-il de cesse de voyager et de photographier ? Pourquoi n’a t-il pas repris la ferme familiale ? Pourquoi ne s’est il jamais arrêté en chemin pour une femme ?

Et je m’interroge en miroir.

Je viens de m’engager avec un homme. Aucun doute ne m’a traversé lorsque, timidement, il m’a posé « la » question. J’en avais fini avec certaines de mes versatilités. D’autres certitudes, si jolies, avaient enfin éclos.

Restent encore quelques errances, intrinsèques.

J’ai pris une seconde nationalité, élu un nouveau pays, me suis imprégnée d’une nouvelle culture, immergée dans une nouvelle langue.

Le choix est lourd de sens mais rien n’y fait, je refuse de le dire immuable et de prévoir où je serai dans dix ans. Il ne dit rien. Je lui répète que je ne peux pas, que j’ai besoin de cette liberté que je ne saurai pourtant pas définir. Que ma seule vérité, ma seule maison, c’est lui.

Nous serons peut être exactement au même endroit mais il est hors de question de me l’imposer par avance. Il sourit alors car, je le sais, partage ce ressenti. Est tombé amoureux de mon errance. Tout en partageant mon sionisme, ma foi en Israël mêlée des mêmes problématiques.

Je peux me promettre à quelqu’un parce qu’il y a dans une relation, contrairement à ce que beaucoup déplorent, une immense liberté. Du moins c’est ce que je constate entre nous. C’est une forme de contrat implicite que nous avons signé aux aurores de nos amours naissantes.

Je respecte ses choix, et ne m’effraie qu’en silence de ses prises de risques. Il peut s’évader dans ses hauteurs sans que j’exprime la moindre peur. Pour revenir toujours au même endroit, vers moi, vers nous. Inversement, il me laisse mon espace. Ne dit rien, jamais. Tu es solide, ça ira, me répète-t-il. Je suis là, nous sommes deux, ajoute-t-il.

On s’est promené au marché de Yafo, le jour de mon anniversaire. Par terre, une vieille pancarte en bois :  » Follow your dreams« . Ça me fait rire, personne ne croit à ces expressions ridicules chez moi. Les rêves doivent être sérieux.

Le temps de me retourner pour lui faire part de ces pensées, il me l’avait déjà offerte. Comme une invitation à assumer à ses côtés mes désirs les plus profonds.

Et c’est ainsi, au sein de cet espace choisi, dans notre aventure partagée, que nous nous tenons par la main. Sans nous lâcher. Parce qu’au fond, il y a une errance avec laquelle nous en avons tous les deux fini. Le lieu a été trouvé. Et les citations laconiques de Depardon manquent de relief pour décrire la beauté infinie de cet endroit…

Passer au détecteur de mensonges

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Comme dans de nombreux pays, il existe en Israël une « culture » des tests préalables à l’embauche. Au programme : tests de personnalité, test graphiques, tests de motivation et… détecteurs de mensonges.

« Eize matshiiiik » (« Comme c’est drôle ! »), m’étais-je exclamée lorsque j’ai découvert la pratique répandue de ces examens. Petite maligne innocente que j’étais.

Vous l’aurez compris, je ne m’étais jamais retrouvée face à cette situation avant et je ne m’y étais encore moins préparée. Car ces examens, c’est comme le TOEFL, avoir un bon niveau d’anglais ou la personnalité adéquate c’est bien, maîtriser uniquement la méthode, c’est encore plus efficace.

Petite différence tout de même : quand tu passes le TOEFL, personne ne t’attache à un siège relié à milles fils afin de vérifier tes réponses…Dès lors, nul besoin de préciser que ce jour là, mon plongeon culturel fut tout aussi soudain qu’étrange.

Lundi matin, entretien d’embauche donc. Le contact passe, je suis détendue.

Et puis soudain…

– « Mademoiselle, pour prouver votre intégrité car vous allez manipuler des données confidentielles, vous devez vous soumettre préalablement à un détecteur de mensonges. »

– « Plaît-il ? »

– « Il s’agit d’un test très sérieux qui sera exécuté par un polygraphe »

– « Un quoi ? »

– « Un polygraphe. Vous avez rendez-vous demain. Bonne chance »

Je n’en saurai pas plus avant le fameux lendemain et après avoir pris le temps nécessaire de rire un peu, je prends celui, plus complexe, de réfléchir à mon « intégrité ».

Quel grand mot…

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Ado, j’étais la championne des antisèches au lycée et outre les contrôles de biologie exécutés chez moi la veille pour être soumis le lendemain (Un grand classique qui ne décourage pourtant jamais certains de refaire les mêmes contrôles chaque année. On aura connu plus malin), j’ai été jusqu’à faire croire un jour à ma pauvre prof d’histoire de Terminale qu’elle avait perdu ma carte  de l’Italie. Le temps quelle la cherche, j’avais déjà recopié le redoublant qui avait donc déjà dessiné pour la seconde fois la dite-botte, adopté ma moue angélique légendaire et ajouté un petit air désolé: « M’dame, c’est pas grave, ne vous en voulez pas, je la refais pour demain« .

Et hop…le tour était joué.

La raison de tout cela : je n’aimais pas la géographie.

Par principe -car j’en ai quand même quelques uns-, j’avais  donc décidé la veille que je ne ferai pas cette carte, ne la croyant pas notée. Et la gentille dame, la même qui avait téléphoné à ma mère pour savoir si je m’étais remise de ma grippe alors que j’avais juste passé le dernier mois au café du coin…m’avait crue.

J’en profite ici pour lui rendre hommage, c’était une prof extra. Nous lui en avons tous fait avoir de belles mais elle a persisté vaille que vaille et je lui dois beaucoup…

Mais mes 16 ans n’étaient  définitivement pas l’âge de la raison me concernant et j’ai persisté dans la même direction, avec une énergie rare.

M’étant cassée un doigt en maniant un ballon de basket pour la deuxième fois de ma vie, j’avais demandé officiellement l’autorisation de ne plus aller en cours le mois précédant le bac.

« Vous  comprenez, je ne peux pas écrire, ça sert à rien de rester au lycée ».

Le conseiller principal d’éducation étant tout aussi illuminé que mes propositions, avait accepté. Et avec du recul, ce n’était pas si fou. J’ai toujours mieux travaillé seule mais les ados étant toujours des êtres incompris…bref.

Ne manquait donc plus que l’autorisation officielle de ma mère…un peu moins folle que lui.

« Tu t’es crue au souk ? Tu crois vraiment que je vais signer un papier pour que tu sèches les cours un mois avant ton bac ? Tu veux une trih’a (comprendre une gifle monumentale, à prononcer avec l’accent juif-tunisien :  » « une trihhhhhh’a, c’est à dire, ta tête, elle tourne, elle tourne, elle tourne… ») pour y aller plus vite, en cours ?

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Cela dit, exception faite de mes milles et unes magouilles de lycéenne en recherche de limites, je ne voyais pas vraiment  ce qu’on pouvait me reprocher le lendemain chez ce « détecteur de mensonges ».  C’est donc toute à la fois sereine et pleine de curiosité  que je décide de m’y rendre.

« Détecteur de mensonges », ça sonne bien, c’est très américain, je suis une pure frenchie, je vais m’amuser.

Je ne croyais pas si bien dire.

Le lendemain, je suis chez le fameux polygraphe. Une feuille remplie de questions m’attend. Ennuyeuse à mourir.

« Avez-vous déjà volé ? » Oui, sinon on va me croire réellement malhonnête.

« Avez-vous déjà menti à vos parents ? » Oui, je suis encore  un être humain.

« Pensez-vous qu’il est mal de voler ? »

AAAAAAAAHHHHHHHH…..

Restons calme, c’est pour la bonne cause. Les ricains ne sont pas encore complètement arrivés en France, leur fascination  pour les pratiques psycho-comportemento-pseudo-scientifiques s’arrêtera peut être aux frontières d’Israël…ou pas.

Fin du test. L’assistante analyse mes résultats. Une demie-heure se passe. Je m’ennuie ferme.

Arrive le sosie de Derrick, les bretelles en moins.

« Dans quelle langue souhaitez-vous faire l’entretien ? Anglais ou hébreu ? »

Je tente la blague. « En hébreu, comme ça si je veux vous mentir, je n’aurai pas tout le vocabulaire nécessaire ».

« Ce sera en anglais donc. »

La porte claque. Derrick a déjà disparu pour analyser mes « résultats ».

Il revient me chercher, toujours aussi antipathique mais il me rappelle tellement ma grand-mère devant son feuilleton policier de France 3 qu’il me fait sourire malgré lui. J’ai toutefois la sensation étrange d’avoir commis quelque chose de mal, que ce type connait déjà tout de moi, y compris mes fraudes géographiques vieilles de plus de dix ans.

Je pénètre alors dans un bureau plutôt simple, déco sud-américaine aux murs et bibliothèque remplie de livres de psychologie.

Je m’assois, RAS à l’horizon jusque là.

Puis mon regard se déporte à gauche et soudain, horreur, je bascule dans « Orange mécanique ».

A ma gauche donc, il y a un siège relié à milles fils…

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Derrick le polygraphe sans bretelles me semble moins rigolo d’un coup. Je l’interroge fébrilement sur cet « appareil moderne de tortures », en hébreu.

Définitivement insensible à mon humour, il me répond calmement, en anglais, tient à m’expliquer pendant dix longues minutes l’intérêt et la logique scientifique de la technique. Précise qu’aux USA « ça marche du tonnerre » et que la Belgique l’a adopté aussi. Effectivement, entre les cow-boys spécialistes des hamburgers et les adeptes de frites capables de passer des mois sans gouvernement… la chaise intelligente ne peut que fonctionner.

(Mes excuses aux américains et aux belges que j’adore… of course…! Ce n’est qu’un billet, pas une analyse ethnologique).

J’admets cependant sa théorie et Orange mécanique devient alors NCIS.

Excitant de nouveau.

Le principe est simple : il me pose des questions sur différents aspects de ma vie et je réponds.

Honnêtement bien entendu. Ah, la jolie arnaque pour rentrer dans ton intimité l’air de rien. Ils sont forts, très forts.

Je me braque naturellement mais mon interlocuteur ne se formalise pas et persiste pendant plus de deux heures. Comme pour se justifier, il indique  que souvent, les clients repartent en lui demandant sa carte de psy.

Non merci Derrick, ça ira, je veux juste rentrer le plus vite possible chez moi. Mettons donc quelques limites de temps en temps.

Après s’être arraché les cheveux sur mon parcours scolaire à l’étranger et mon changement quatre fois d’université, et où, pendant ce temps, c’est enfin moi qui m’amuse plus que lui, Derrick devient fin psychologue et creuse. C’est Marcel Rufo désormais.

Prise au piège du principe du détecteur de mensonges, je suis obligée de répondre. Et allons-y gaiement…

Apres deux longues heures, il me regarde gentiment, enfin. Puis, pour conclure, dans un français presque parfait qui me fait sursauter : » Chapeau mademoiselle « .

J’aurais finalement mis Derrick dans ma poche.

Petit retour de manivelle qui ne se fait pas attendre : « Cependant vous perdez votre temps à vous poser trop de questions. »

« Ah, vraiment, vous trouvez aussi ? »

J’arrive à l’épreuve du siège aux milles fils. Attachée à ces détecteurs de mouvements corporels, je dois répondre aux mêmes questions idiotes de la première demi-heure, avec l’obligation de ne pas le regarder.

Au programme : Avez-vous été envoyée par une entreprise concurrente ? Laura est-il votre vrai nom ? Avez-vous menti quand à votre usage de drogues ?

Mon pouls s’accélère…c’est le serpent qui se mord la queue. Tu te convaincs que tu dois rester calme et plus les questions sont incongrues, plus tu t’agites malgré toi.
Décidément, je ne crois pas dans ces tests, notamment s’ils sont déposés en justice lors d’une enquête criminelle. Pire, je les trouve excessivement dangereux.
Présentés exacts à 92% par les scientifiques, je me demande comment peut-on admettre en justice cette technique. 8% d’inexactitude pour un être humain qui risque des années de prison, cela fait beaucoup tout de même…

Par ailleurs, se fonder sur les réactions physiologiques me semble un postulat erroné à la base. Que fait-on des gens atteints d’hyperhidrose (transpiration excessive) ou plus prosaïquement, du simple citoyen qui, épuisé après des heures et des heures d’interrogatoire, n’est plus en mesure de contrôler son propre corps ?

A mes questions, Derrick, qui a un passé de détective et de criminologue, répond via l’éternel débat populiste : vaut-il mieux un innocent en prison que dix victimes ?

Les avocats lui répondront pour la plupart que l’innocence et les droits de la défense n’ont pas n’a pas de prix dans un État de droit. A raison, et à tort.

Quant à moi, je n’ai pas vraiment d’avis, je refuse de palabrer sur cette polémique éternelle. Faut-il réellement comparer les victimes d’Outreaux à celles d’un délinquant ?

Rien n’est mieux ou pire, et saisir la vérité, même avec les nouveaux tests ADN tout aussi peu fiables que le reste tant chaque fait est interprétable à foison, reste ce qu’il y a de plus compliqué. Nous nous trouvons là dans l’espace infini de la relativité humaine.

Ceci étant dit, mon objectif n’était ce jour là que de passer un  stade de recrutement professionnel, pas de contredire l’essence même du métier de polygraphe. Alors j’ai souri à mon interlocuteur, et j’ai gardé pour moi mes réflexions.

Par ailleurs, en repartant, Derrick s’étant bel et bien déridé, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander sa carte en riant.

Et il a enfin souri de toutes ses dents…Car il n’a jamais eu de carte à donner, c’était juste pour me faire parler.

Très forts, ils sont très forts.