Juste une pause.

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J’ouvre le journal. Huit heures d’attente pour récupérer son masque à gaz aujourd’hui. Il y a de ces choses qui m’échappent. Presque tous nos voisins s’entretuent entre eux mais on doit quand même se taper la queue à la poste.

Au travail, c’est l’obsession ces temps-ci.
Et comment on fait si on n’a pas d’abri ?
Moi je vais aux toilettes, c’est le seul endroit où il n’y pas de fenêtres.
Je réfléchis quelques secondes et approuve. Oui, les toilettes, définitivement. Enfin, soyons clairs, si on est assez malchanceux pour recevoir une roquette, on est de toute façon très mal barré, fenêtres ou pas dans les toilettes.

Par ailleurs, aujourd’hui, la question du lieu de l’abri, c’est déjà has been. Aujourd’hui, pour être dans le move, il faut parler gaz sarin and co.

Faut-il ouvrir le masque à gaz ?

Je maintiens que non, c’est même marqué sur la boîte. Cela fait presque un an et demi que je suis allée chercher mon masque à gaz et je ne l’ai jamais ouvert. Il paraîtrait que le filtre a une durée de vie limitée.

Et la seringue ?
Quelle seringue ?
Celle des premiers soins, voyons !

Pause, il me faut une pause.

L’hystérie soudaine ambiante me rappelle vaguement l’opération à Gaza de l’an dernier. Un an plus tard, Tel Aviv n’a toujours pas assez d’abris. Sur Facebook, des rigolos demandent au maire de rendre gratuits les vélos publics en cas d’attaque, pour compenser cette indécence au pays du tout sécuritaire. Pas si fou.

Le gaz est partout. Les photos me hantent, ces gosses étalés au sol, la bave qui coule, condensée, blanche. Les polémiques, éternelles. C’est Assad, c’est sûr, c’est lui, non je crois que c’est un coup monté des rebelles. Ah non, c’est le complot américano-sioniste. Si, si, c’est écrit dans les commentaires du journal Le Monde et personne ne s’émeut. C’est que ça doit être possible…Ah ces sionistes.

Ils sont partout et j’ai besoin de faire une pause.

Mais je continue de lire des articles sur internet. Des femmes journalistes prennent des notes à même le sol en Iran tandis que les hommes sont assis sur des chaises. Nouvelle polémique. L’agence de presse iranienne réplique sans tarder : il n’y avait pas assez de places, la preuve, il y a une femme assise tranquillement au milieu de ces dizaines d’hommes. Et puis ce sont seulement des dactylos, celles qui sont à terre. Seulement. Bon on ne va pas chipoter, de toute façon on ne les distingue pas les unes des autres avec leur burqa. Calmons nous, tout ceci n’est que culturel.

Une pause please.

Mais je continue, je ne m’arrête plus. Mannings est un transsexuel et veut qu’on l’appelle Chelsea désormais. Oui, évidemment, on s’en serait douté. Julien Assange est accusé de viol et Snowden est homo. Voilà, tout s’explique. Il ne fallait pas tant s’émouvoir de Prism, voyons donc.

Je rentre, enfin.

« Aujourd’hui, je vais t’apprendre à mettre ton masque à gaz, et n’essaies pas de me dire que tu es trop fatiguée pour ça« . Merde. Il voit la guerre partout, j’en peux plus du Krav Malga et des anecdotes de parachutistes.

Pause, je veux une putain de pause

« Bon, c’est le filtre que tu ne touches pas mais il faut que tu sois prête « au-cas-où » ok ? » Ok. Je fais l’idiote, prépare une vidéo pour mes amis en France. Allez, au moins ça, juste une vidéo Instagram si on joue à la guerre. Il râle, c’est très sérieux paraît- il…et je suis encore trop lente pour resserrer les sangles. Je recommence, trois fois. Sept secondes, il chronomètre très précisément. Ca va, tu as enfin pris le pli, tu peux ranger ton masque.

Allez, la pause.

Je veux regarder un beau film, j’en ai assez des comédies et des essais conceptuels d’auteurs qui ne seront jamais connus. Ok pour Cold Mountain donc…sauf que la guerre de sécession, ce n’est pas joli-joli. Je fais semblant de regarder le film pendant les scènes de violence. C’est une technique que j’ai rodé depuis longtemps. Personne ne sait que j’ai peur et ne se doute que mon regard transperce l’écran sans voir. C’est mon secret.

J’essaie de faire une pause.

E. rentre de la fac, elle essaie de m’expliquer le dernier papier qu’elle a rendu sur la Syrie et tout ce que ce conflit implique, Kurdes compris. Je me concentre…

Et si on faisait une pause ?

Je crois que j’ai envie de lire. Ça fait deux mois que Djihad de Kepel erre sur ma table de nuit. Page 152, peut mieux faire.Tiens, le succès de l’année, 50 shades of Gray…Mais c’est une très mauvaise idée. Et dire que c’est l’auteur la mieux payée du moment…On est mal, très mal.

Pause, il me faut juste une pause et ça ira.

Je retourne bosser. Sur mon ordi, la photo de la femme de Assad et son bracelet bleu qui permet de compter les calories et les heures de sommeil s’affiche. Tiens, c’est mignon ça. 100 000 morts à cause de son mari mais elle est blonde et elle a un joli bracelet.

Pause, pause, pause.

Pause.

Pause.

Pause.

« Mi unicornio azul ayer se me perdió… »
Il chante le cubain, il chante et je ferme les yeux, je me perds dans cet espagnol qui résonne encore sans me délivrer tous ses secrets. Je ferme les yeux et la voix du troubadour m’emporte au loin, loin, très loin…

Etranges étrangers

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Il est sept heures, je rentre du travail. Le port de Yaffo est calme, les touristes cohabitent joyeusement avec les pêcheurs. La chaleur est tombée, l’air est de nouveau respirable. Un vent frais marin m’extrait de mes rêveries.

Devant moi, deux pêcheurs justement. Ils ne rentrent pas vraiment dans le décor de Yaffo : ce sont des pêcheurs haredim. Le père, tout de noir vêtu est debout, tandis que son fils tient la cane, sa chemise blanche laissant pendre les tzitzit de leur Talit Katan. Ils portent tous deux la même kippa noir, et pêchent. Ils ne se parlent pas, ils ne dansent pas, ils ne prient pas, ils ne demandent pas la tsedaka. Ils pêchent.

Le spectacle est beau. Je m’y attarde un peu, pas assez. J’ai envie de rentrer chez moi.

J’arrive en ville. Au supermarché du coin, je croise cette caissière que j’aime beaucoup et qui essaie toujours de me parler en français. Je me prête au jeu de bon cœur, je ne connais que trop bien la valeur de cette patience lorsque l’on apprend une langue. La situation s’inverse donc l’espace de quelques minutes et ce n’est plus moi qui bredouille timidement mais quelqu’un d’autre. Je la corrige gentiment, et je m’associe à ses critiques des verbes du troisième groupe.

Elle est noire. Noire et ronde. Ce qui me laisse deviner qu’ elle n’est pas d’origine éthiopienne. L’aspect longiligne et racé des éthiopiens se reconnaît entre mille.

Son hébreu est parfait et j’en déduis de même qu’elle n’est pas une réfugiée africaine.

Je m’interroge, sans oser. En France, on n’ose pas. Il ne faut pas demander. Demander, c’est juger. Juger, c’est admettre la différence et admettre la différence c’est être raciste. C’est devenu très compliqué, on s’y perd très vite.

Je me tais donc, je fais comme si rien ne me travaillait. L’universalisme citoyen de Renan et le contrat social de Rousseau ont peut-être échoué en banlieue, ils ont merveilleusement bien imprégné mon système de réflexion.

La gentille caissière noire qui apprend le français m’a dit un jour qu’elle venait des Etats-Unis. De plus en plus intriguée, j’avais été certaine de mal comprendre. Elle a dû mentionner l’Amérique du sud, m’étais-je dit. Elle doit venir de Colombie et un de ses parents est autochtone. Tout est là.J’ai continué de me taire, poliment.

Mais aujourd’hui, après m’être arrêtée pour regarder ces pêcheurs haredim, j’ai décidé de percer le mystère. Elle ne s’est pas offusquée et a répondu en souriant. Sa mère est israélienne et son père afro-américain. Elle a vécu à New-York jusqu’au divorce de ses parents lorsqu’elle avait 14 ans puis est venue vivre à Tel Aviv. D’où son hébreu parfait.

Jamais je ne m’étais tant interrogée sur l’origine des inconnus que je croise. Jamais je n’avais été aussi curieuse des mélanges, des couleurs et des identités. Jamais je n’avais joué à deviner les accents et les passés, romanesques ou non, cachés derrière le roulement des « r ».

Israel est une mine d’or pour ce jeu. Chacun atterrit avec sa petite histoire et la jette dans la grande Histoire commune. Le résultat est encore incertain, le mélange fascinant. L’armée semble jouer le lien, faire le joint indispensable.

Je me demande souvent ce que contiennent les livres d’Histoire enseignés à l’école primaire. Je sais qu’ils varient, que pour certains l’homme à été créé après le Big Bang et que pour d’autres, sept jours ont suffi. Mais je ne sais pas comment ils définissent l’identité israélienne.

Ce doit être un travail passionnant que d’écrire une identité nationale. Quelle est celle de la France aujourd’hui ? Que sera-t-elle demain ? Et Israël ? Qui inclue-t-on et qui rejette-t-on ? Au nom de quoi ?

Étranges étrangers est un poème de Prévert que j’ai accroché des années dans ma chambre. Je pensais que c’était par hasard.

« Étranges étrangers,

vous êtes de sa ville,

vous êtes de sa vie,

même si mal vous en vivez,

même si vous en mourrez ».

C’est un pays d’étrangers, venus des montagnes de l’est, de banlieue parisienne ou de la corne de l’Afrique, d’étrangers qui vous diront souvent qu’ils sont rentrés à la maison et que le voyage a été long… Israël est un pays ou l’altérité de chacun se mêle à une identité commune qui a traversé les millénaires.

Je suis curieuse de savoir ce que les philosophes des Lumières auraient pensé de tout cela, des deux pêcheurs haredim et de la caissière noire, de mon voisin Chilien dont les grands-parents étaient polonais et roumains, de la vieille marchande de tomates du shouk qui parle sans relâche de son expulsion d’Irak, de ceux que l’on appelle « israéliens » et arabes-israéliens » dans le langage courant parce qu’ils sont nés ici, de leurs parents, des autres…

Passe ton permis d’abord !

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En parisienne exemplaire, je ne m'étais jamais souciée de conduire. Métro, bus et taxi étaient mes crédos.

Arrivée en Israël, j'ai commencé à mesurer la bizarrerie de ne pas conduire à presque trente ans. Le seul israélien que j'ai connu dans cette situation s'était en réalité vu retirer son permis après avoir écrasé une vieille dame de 90 ans. Très gênée par cette révélation, la seule réponse qui m'était alors venue à l'esprit ce jour là avait été de lui dire que de toute façon elle était déjà très vieille…

Mais tout le monde n'a pas à son actif de telles mésaventures et quand ils apprennent que tu ne conduis pas, les gens t'interrogent toujours deux fois pour être sûr d'avoir bien entendu. Puis, quand tu leur répètes que non, "I don't have my driving license, ein li od richayon nehiga bentaïm, no, no, no, ein, eiiiiinnnnnnn&quot;, ils te regardent très bizarrement et se demandent de façon assez peu discrète si tu es normale. À quoi tu réponds machinalement qu'à Paris on n'a pas besoin de son permis. Paris est magique, Paris est un monde à part. Caha, nekouda.

Ceci étant dit et Israël n'étant pas Paris, j'ai dû me rendre à l'évidence. J'ai beau appartenir avec fierté au groupe ViP sur Facebook " J'ai pas mon permis et je t'emmerde", passer le cap des trente ans sans conduire n’est jamais bon signe.

Et c'est là que mes ennuis ont commencé.

Un jour de semaine, je me rends dans un auto école près de chez moi. À l'aveuglette, comme toujours. Car les démarches administratives en Israel pour les nouveaux immigrants, c'est comme commander une salade au restaurant. Tu mets trois heures à comprendre ce que chacune contient, une heure à vérifier avec le serveur, deux heures à réfléchir puis tu en as marre et tu finis par choisir au hasard en une minute chrono.

L'auto-école à été une salade surprise pour moi. Mais j'ai fait confiance aux jolis bureaux et aux moelleux des fauteuils. Mal m'en a pris. C'était il y a un an déjà et mon permis, je ne l'ai toujours pas….

La demoiselle présente le jour de mon inscription parle avec un accent russe très prononcé et bien que toujours prête à améliorer l'hébreu sous toutes ses déclinaisons, il y a des moments où comprendre ce que je signe et je paie m'importe.

Après une heure de négociation ponctuée de spaciba et de davaï avec ladite demoiselle, je fais comme avec les salades et je finis par signer sans trop savoir quel en est le contenu des petites clauses du bas du contrat. Elle m'affirme cependant que j'aurai des cours de théorie en français avec un livre qu'elle commandera spécialement pour moi, l'examen gratuit et un super prof. C'est l'essentiel me dis-je.

Trois semaines plus tard, n'ayant toujours pas de nouvelles de mon livre, je téléphone. Une autre demoiselle répond, et…pas de livre. Ce dernier n'existerait pas. Inutile de préciser que j'aurais aimé être au courant avant de signer un papier à 1400 euros. Je râle car c'est la coutume ici. D'abord on te dit non, ensuite tu râles et on finit par te dire oui. Cela s'appelle la " règle des trois" : Non, Aaaaaaaah, Oui.

Un tantinet excédée, je me tourne vers mes amis français et apprend qu'un livre français du code la route israélien a toujours existé. "Mais alors, tou-jours&quot;. Je l'achète, le brandit fièrement au bureau pour leur prouver leur incompétence et fière de ce petit pas, me décide à le lire.

Horreur. Le code de la route, c'est la pire chose qui a été inventée pour te dégoûter de la lecture à jamais. Quand en plus c'est une mauvaise traduction de l'hébreu, tu as juste envie de renouveler ton inscription pour dix ans sur le super groupe Facebook et de prendre une carte de bus à vie. Mais j'ai repensé à mes 1400
euros et me suis accrochée. Longtemps. Très longtemps. Plusieurs mois à définir la chaussée, la plateforme construite de séparation, le système EGB et à tourner mon livre dans tous les sens avant de comprendre que la priorité, c'est de toute façon toujours pour la personne qui vient à ta droite.

********
Premier cours de conduite. Le prof n'est pas du tout gentil comme promis et passe son temps à me faire partager ses idées sur les français qu'ils détestent, sur la hausse de l'immobilier à cause d'eux, sur Sarko, Carla Bruni….Un peu lassée, j'essaie de lui expliquer que nous avons élu un nouveau président depuis. Mais c'est là qu'il a entamé le chapitre "la gauche est amie des arabes et déteste les juifs". Pour reprendre de nouveau sur les français et Carla.

Je décide donc de changer de prof. Retourne au bureau, rerâle, leur rappelle leurs ratages du débuts et obtiens un nouvel enseignant. Lequel est fantastique mais est très souvent malade. À force de m'arranger avec mon travail pour rien, je finis par rappeler le bureau et très fière, me rends compte que je n'ai maintenant aucun problème à hurler en hébreu.

J'arrive donc à une leçon avec mon troisième professeur, très gentil. Très gentil mais très mauvais. Je reprends donc mon téléphone…

Quatrième prof. Il semble parfait au début, et m'emmène sur l'autoroute. Mais je le sens très nerveux et du coup, ça m'angoisse. Je respire, monte à 100 km/heure. Loupe la sortie malencontreusement. Ledit professeur se met alors à crier et prise de panique, je fais pareil, toujours à 100km/heures sur l'autoroute. Il crie, je crie, il crie alors de plus belle pour se faire entendre et en réaction, je crie encore plus fort. Vol au dessus d'un nid de coucou, ce n’est rien à côté de ces cinq minutes d'hystérie partagée.

Excédée, je rentre chez moi et me jure de passer le code avant de passer au bureau demander un cinquième prof.
******

Me voilà donc au centre d'examen. J'apprends que bien entendu, la promesse de gratuité était un simple mensonge pour me faire signer le papier, reste d'un calme olympien car comme le dit si bien mon copain J., si tu commences à t'énerver à chaque fois que tu te fais avoir en Israël, tu deviens "marteau".

Entre dans la salle et commence. Les questions sont simples pour la plupart mais parfois un peu bizarres. Il m'est notamment demandé quel type de véhicule peut conduire sur le trottoir :

a) n'importe quel véhicule
b) n'importe quel véhicule sans moteur
c) aucun véhicule
d) tout véhicule à condition de nettoyer le trottoir.

Je trouve la réponse d) très rigolote mais finit par choisir c), pensant que s'il suffisait de balayer pour avoir le droit de rouler sur le trottoir, ce serait trop simple. Erreur, grosse erreur.

La prochaine fois donc, j'emmène mon balais et ma pelle pour éviter les embouteillages. Mais ça, ce sera quand j'aurais mon permis. Passe ton permis d'abord, je vous l'avais bien dit…

Vendetta.

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Paris.  Il fait froid, je suis bien habillée, mes bottes en cuir sont clinquantes et je mange des macarons Ladurée …

Je suis loin, très loin du Moyen-Orient, loin du conflit et loin de mes débats infinis avec mes homologues étudiants palestiniens.

Ce jour-là, je lis Elle. C’est mon moment privilégié, celui qui me rassure, celui où je me jure et rejure que je ne mettrai jamais- ô non jamais- de crocs, 35 degrés à l’ombre ou pas. Je redeviens parisienne l’instant de Elle.

Je tourne les pages, les unes après les autres et toujours avec le même délice. Arrive l’instant reportage, toujours un peu forcé. J’adore.

L’article aborde les  « enfants Vendetta », ces enfants d’Albanie condamnés à ne plus sortir de chez eux à cause de l’application archaïque de la loi du Talion. Le code d’honneur des montagnes du nord, le « Kanun »  de Lekë Dukagjini, censé protéger les mineurs, les femmes et les personnes âgées n’est plus respecté.

Dès  lors, si l’un des membres d’une famille a tué quelqu’un d’une autre famille, c’est toute la lignée qui est menacée pour des générations. Plus personne du clan ne sort, ou à peine, la peur au ventre. Les enfants ne vont pas à l’école parce que eux aussi sont des cibles. Ils restent là, amorphes, incultes, apathiques. Parfois un meurtre se produit de nouveau et c’est réparti pour un cycle de plus. Telle famille en est à trois, donc elle doit « égaliser » et exécuter quelqu’un de la lignée des assassins. Car cette famille adverse n’en est qu’à deux victimes. Et ainsi de suite.

La Vendetta est une coutume méditeranéenne. Présente en Corse notamment, elle est aussi un outil de domination politique. En Albanie, la Vendetta a repris du souffle après la chute du régime communiste, les pouvoirs locaux peinant à contrer cette justice privée.

Et la Vendetta fascine… inspirant jusqu’aux plus grands écrivains. Maupassant en a fait une courte nouvelle, où il raconte la vengeance d’une mère qui dresse un chien pour dévorer le meurtrier de son fils. Le crime est sauvage, la morale absente de la nouvelle. Et la mère se repent à l’Eglise après avoir tué.

Je retourne à mon ordinateur. J’ai abordé  le sujet du terrorisme sur mon groupe Facebook de discussions entre jeunes israéliens et palestiniens. Presque aucun palestinien n’a répondu à ce sujet. La censure et/ou le soutien inavoué seraient les principaux arguments.

Une seule cependant s’est exprimée librement, enfin. Pour défendre les « combattants de la liberté ». Un autre lui emboîte le pas, tu comprends, vous les israéliens, vous nous emprisonnez, vous détruisez nos maisons, alors on se défend. Et le terrorisme est un moyen comme un autre. Arrive alors l’archétype du gauchiste israélien qui s’excuse pour tout, y compris d’exister. Oui, il faut comprendre le terrorisme.

J’ouvre le Jérusalem Post. Des roquettes sont encore lancées sur le sud d’Israël depuis Gaza. Je re-publie l’article. Je me dis, bon, peut être que certains vont constater que la violence est partagée. Qu’elle ne mène à rien, sinon à l’escalade.

Mais à cela, les palestiniens répondent avec leur quotidien, leur douleur. Une israélienne explique que les roquettes sont une réponse à l’emprisonnement de trois « combattants » du Hamas. Les palestiniens la remercient. J’ai envie de « démissionner », de quitter le programme.

Le sens du mot « négociation » qui fonde notre groupe s’éloigne. Une sorte de compétition s’est mise en place, comme un reflet à la guerre médiatique qui sévit entre les deux camps. La propagande est partout.

Le « zéro et l’infini » de Koestler me revient. L’ancien bourreau qui se retrouve arrêté parmi tous ceux qu’ils a lui-même emprisonné analyse la théorie du Parti : sacrifier l’individu pour sauver la nouvelle société. L’individu n’est rien, un zéro face à l’infini de l’idéal. S’il est torturé puis éliminé, c’est pour un monde futur qui n’en sera que meilleur.

J’ai la tête qui explose et qui se cogne contre des murs intérieurs. Les débats sur le terrorisme en Algérie, la résistance en 40, la guerre du Vietnam…La justice, la Vendetta, la mort, les religions, le monde arabe, Israël,  la Palestine, les territoires occupés, l’antisémitisme, le sionisme…. tout se mêle et s’entremêle à cette négation de l’individu. Au fond, la loi du Talion continue simplement d’être mal déclinée.

Je me tourne alors vers le groupe de réflexion de l’association pour la paix dont je fais partie. Un des responsables israéliens trouve justifiable de boycotter les produits en provenance de la West Bank car il s’agit d’un boycott ciblé. Ah, et on cible comment exactement ? Explique-moi comment vas-tu ensuite prôner de façon crédible la réconciliation des peuples ? Et les juifs qui se sentent appartenir à la Judée-Samarie comme les musulmans à la Mecque, on les respecte ou pas ? Qu’y a-t-il de si absurde idéologiquement au fond ? Pourquoi toujours diaboliser sans nuances ?

Je propose donc en retour de tout boycotter, la Chine, la Tunisie, la Syrie, le Yémen, l’Arabie Saoudite, Gaza, la Jordanie, les États-Unis, et la Grèce pourquoi pas aussi. Boycottons nous tous, et n’oublions personne. Au nom de la paix.

Qu’est devenue la modernité, celle qui va vers l’amélioration de l’individu ?
L’Homme tournera-t-il toujours en rond ?

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La nuit tombe sur Paris et les enfants d’Albanie  me hantent toujours. Ils sont nous, nous sommes eux.

Au même moment, dans mes rêves, dans la réalité , des gens de bonne intelligence, sans doute épris de mille bonnes intentions, victimes aussi de mille injustices, justifient avec des arguments réfléchis  et mûris que l’on soient  tous devenus  des enfants Vendetta.

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Je finis l’article de Elle. La note positive est de rigueur, forcément. Une institutrice a ainsi ouvert une école pour ces enfants maudits. Pour faire accepter son projet, elle a mis en gage la tête de trois de ses enfants. Elle aurait donc réussi grâce à cela, grâce à la même loi du Talion qu’elle veut combattre.  » Si l’un de vos enfants meurt parce que je lui ai permis d’étudier, vous pourrez tuer l’un des miens »

Elle est folle, complètement folle.

Je me rendors, perdue au pays où coule le lait et le miel…

Fais que ton rêve soit plus long que la nuit

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C’est l’un de ces soirs où la lune peine à me réchauffer, l’un de ces soirs où ma poitrine pourrait éclater de rage mêlée de joies, d’envies, de désirs, de rancœurs, de regrets…Un de ces soirs où mon cœur explose de milles émotions qui le prennent, le malaxent  pour finir par l’écraser.

Jusqu’où doit-on aller lorsque l' »on » se raconte ? Où pose-t-on les limites ? Et d’ailleurs, pourquoi ?

J’ai toujours écrit, sur tout, sur rien, sur moi, les autres, mon monde, leur monde. Celui qui nous sépare.

Écrire et l’humour noir, ce sont mes seuls remèdes. J’ai appris à rire de tout, du meilleur et du pire. Et surtout à m’en moquer. L’ironie n’est pas mauvaise, elle est salvatrice.

Je crois que l’écriture continue à me tirer, à me laver de l’intérieur. Oh certes, il y a  moins de drames, moins de choses à réparer. Et puis j’ai appris à pleurer.

Alors je pleure et j’écris. Parfois les deux en même temps. Pour des bêtises ou pour des blessures plus profondes. Et au milieu de tout ce bordel infini, j’ironise et je me moque. Je « souris à la vie« , pour reprendre ces stupides vieux yaourts sveltesse dont j’ai été adepte. Et la tragédie se défait d’elle-même.

Trop sensible m’a-t-on souvent répété.  Avocate pénaliste vraiment, c’est ce que tu veux faire dans la vie ? Mais tu sembles si innocente, tu ne feras jamais le poids !  Oui, oui, je suis au courant… Je réponds machinalement avec mon joli sourire de jeune fille en fleurs  à cette réaction devenue indifférente et fade. A remarque inutile, réponse superflue.

Oui, on peut se passionner de justice sans ressembler à Thierry Levy et son œil de verre.  Oui, on peut éplucher des dossiers de meurtres et avoir peur des films interdits aux moins de dix ans. Oui, oui, oui. Oui, car je suis peut-être une romantique trop sensible, mais je suis une romantique à l’humour cynique. Remarquez la nuance.

Ce soir, un des ces soirs…J’ai travaillé toute la journée, jonglé entre l’écriture d’un article sur la surveillance électronique des personnes condamnées le matin et servi des cafés grands, petits ou allégés, l’après-midi.

J’ai empoché mes pourboires, ce salaire au black si répandu en Israël, l’un de ces pays où un serveur peut mieux gagner qu’un médecin. A ce stade, mon ironie me sert abondamment…

J’ai ensuite attendu le bus en songeant à tous ces français nouveaux immigrants qui vendent du rêve dans des casinos en ligne et qui gagnent presque aussi bien qu’un avocat. Hésité à les rejoindre l’espace d’un instant, pour me reprendre aussitôt. L’hébreu d’abord. Ne perds pas ton objectif de vue, petite sensible cynique.

Un petit vieux a traversé la rue avec son cabas de courses. Il est tout petit, tout fripé, son pantalon éculé à peine raccroché à ses bretelles. Il porte fièrement sa kippa aux milles couleurs et je ne sais pas pourquoi, des larmes coulent de nouveau en le regardant s’asseoir et compter péniblement ses shekels.  Il est plus vieux que l’Etat d’Israël, cela ne fait pas de doutes.

D’où vient-il ? D’Europe de l’est ou d’Orient ? D’ailleurs ? Pourquoi et comment a-t-il échoué ici ? Quels sont ses drames à lui ? Quelle est son histoire ?

C’est lorsque je croise ces veilles personnes avec cette étrange modestie mêlée d’une douleur de rescapé qui t’explose en pleine figure…que ma présence en Israël reprend tout son sens.

Et les larmes coulent. Mon amoureux assiste à ce semblant de drame de sensible romantico-cynique. Il ne comprend pas très bien et je me refuse à admettre que mes larmes, c’est ce petit vieux. Je ne pleure pas vraiment, t’en fais pas, c’est juste le climat qui est humide.

Il est un peu déboussolé et tient à m’offrir un petit éléphant violet dont je ne comprends absolument pas l’intérêt. Ce n’est ni un porte-clés, ni un objet d’art. Non, il s’agit purement et simplement d’un petit éléphant violet qui pend à une corde. On rit ensemble de cet objet totalement aberrant. Il me serre fort contre lui.

Puis je regarde mes mails. Et je pleure de nouveau en lisant ce slogan de mai 68 que m’envoie mon père :  » Fais que ton rêve soit plus long que la nuit« .

Et entre tout cela, entre mes pleurs et mes rires, j’écris, j’écris, j’écris…

La Cucaracha

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Il y a beaucoup de choses qui surprennent quand on a décidé de s’installer en Israël. Parmi elles, la réalité géographique du Moyen-Orient et toutes les petites bêtes qui l’accompagnent.

Les plages de Tel Aviv sont une belle entourloupe. Tu parades au Banana Beach avec ton Ice Coffee et ton petit bikini, tu bronzes, tu te dis que cette ville a des airs de Miami et patatras, sans prévenir, certains aspects orientaux te rattrapent.

Inexorablement. Inévitablement. Inéluctablement.

Avec eux, les cafards.

Pardon d’avance aux parisiennes qui, en lisant ces phrases, vont émettre un petit cri suivi du fameux  » Ah non, moi les cafards, ah « ça », ah non, ah « ça » moi je ne peux pas ! « 

Mesdames, vous voilà prévenues. Vous êtes au sud du Liban, entre 36 déserts, définitivement pas à Deauville et dès lors, il faudra vous y faire. Vous aurez beau habiter le superbe loft de vos parents sur la Tayelet, cafards il y avait, cafards il y aura. Avec ou sans vous. Et surtout la nuit.

Avant de continuer, il faut aussi clarifier l’échelle de réflexion. Nous ne parlons pas des cafards français. Nous parlons des cafards israéliens : minimum 5 cm de long, 3 cm de large, des antennes, de grandes pattes qui vont TRÈS vite et surtout, ô oui surtout, des ailes. Qui servent à voler, la nature faisant toujours bien les choses.

Première nuit à Tel-Aviv, je rentre un peu tard. Je croise mon premier cafard, il doit faire environ 7 centimètres, un bon cru. Je pousse le petit cri habituel, cours chercher ma voisine vétérinaire avec qui, c’est décidé, je dois devenir copine.

Le temps de revenir, la bête avait disparu.

Deuxième nuit. Il est là, énorme. Il court, très vite. J’émets le petit cri, cours chez ma nouvelle et grande amie véto. Il a de nouveau disparu.

Certaine (je n’ai pas étudié la biologie animale c’est un fait) qu’il s’agit du même cafard qui revient chaque soir, je décide d’en faire mon allié.

Désormais, si je me lève en pleine nuit, je tape tout d’abord très fort des pieds pour qu’il sache que je suis réveillée et qu’on puisse cohabiter en bonne intelligence. Ça semble marcher. Je me dis, ça y est, je n’ai pas peur des cafards. Je suis une fille extra.

C’était sans compter la cinquième nuit.

Cependant, pour poursuivre, je dois d’abord faire un petit aparté. Il s’agit de «F».

«F», c’est mon voisin de gauche. Il est israélien, il a été commandant dans une unité d’élite et maintenant il étudie la psychologie et les champignons hallucinogènes à Yale. J’ai rencontré «F» en pleine nuit, vers quatre heures du matin. Je rentrais d’une soirée Telavivite avec un Telavivite. Lequel, en bon Telavivite, avait essayé de m’embrasser sans prévenir. Pas très motivée, j’avais tourné la tête et allez savoir pourquoi, une habitude de mes 12 ans a resurgi mystérieusement. Je suis donc partie en courant, le laissant tout seul.

A 12 ans, mes expériences similaires étaient mignonnes. A 25 ans passées, un peu moins.  C’est donc un peu penaude que j’erre dans le couloir en plein milieu de la nuit. La véto dort, mon copain D. aussi et je m’ennuie ferme.

Arrive un jeune homme, inconnu jusqu’alors. Je tente le « Whats Up? », n’étant pas encore sûre des moments appropriés pour l’usage de cette expression. Mais qui ne tente rien n’a rien. Il me regarde un peu interloqué, sourit. Sans même lui demander son nom, je me lance:  » Hey, I am Laura, I am French, I come from Paris, and I just run away from a guy. I feel stupid and I can’t sleep « .

«F» est sympa, il rigole avec moi, toute la nuit. Jusqu’au matin. Je suis aux anges. «F» est mon nouveau challenge.

L’aparté étant terminé, nous pouvons revenir à cette fameuse cinquième nuit.

Cette nuit-là donc, je dors profondément quand je sens quelque chose bouger furtivement sur mon corps. Réveil en sursaut, hurlements terrifiés. Le verdict tombe: j’ai un cafard dans mon lit et ma copine qui aime les chiens, les chats and co., dort profondément. Une fois de plus. Avec des boules quiès. Cette amitié ne mène à rien.

Je respire profondément. Ayant décidé deux jours auparavant de ne plus jamais m’enfuir en courant devant personne, je n’ai pas le choix. Je dois affronter la bête.

Je suis en nuisette verte et je n’ai pas grand chose sous la main pour me battre. C’est donc armée d’une poêle et de ma tongue gauche que je décide de gérer l’urgence. Je monte fièrement sur mon bureau que j’ai placé juste en face du lit pour avoir une vue d’ensemble efficace. Je me baisse, m’approche, frappe le lit avec la poêle pour forcer le quadrupède à sortir de mes draps, la tongue prête à l’anéantir dans l’autre main. Je m’y reprends plusieurs fois, toujours debout sur mon bureau, toujours avec ma poêle à frire et toujours en nuisette. La bête résiste, je crie un peu mais je décide de tenir bon. C’est le cafard ou moi. Alors je frappe, je frappe, je frappe…

Ma porte s’ouvre. «F» est là, devant moi. Je repense à mon « What’s up » ridicule et à mes histoires d’athlétisme, impuissante. Le destin en a décidé ainsi, la situation devait encore s’empirer.

«F» ne bouge pas. Moi non plus, coincée entre la poêle et la tongue dans les deux mains. Je songe à fuir de nouveau mais pour ça, il faut que je passe par la chaise pour descendre du bureau, ce qui risque d’aboutir à une énième catastrophe.

C’est le silence le plus long de ma vie.

Il faut absolument que je parle, que je prononce quelque chose, n’importe quoi. Mais je ne sais dire cafard ni en anglais, ni en hébreu. Et là, la seule phrase qui me vient à l’esprit pour me sortir de cette situation, ce n’est pas  » What’s up« , c’est pire.

« Oh F., what’s up? There are monsters in my bed, this is why I am on the desk « .

«F» a l’air encore plus embarrassé que moi. En bon gentlemen, il poursuit la conversation très naturellement. « Oh hi Laura ! What’s up? So, monsters in your bed tonight? « 

« Yes, but just one. I need to kill him. You see, the little brown stuff with wings…”

«F» ne see rien du tout et visiblement ne sait plus quoi faire pour sortir honorablement de ma chambre. Moi non plus, c’est un fait. J’ai envie de disparaître, loin, très loin.
Mais je n’ai pas le temps de trop y songer car arrive alors un autre américain. Et je suis toujours debout sur mon bureau. Je me dis que je ne m’en sortirai jamais, que mon karma passe une très mauvaise passe et que le type que j’ai quitté en courant m’a jeté un sort.

J’imagine mon île paradisiaque sans cafards, sans américains et sans poêle à frire…

**********

Deux ans plus tard, j’emménage avec mon amoureux, bien plus grand, beau, fort et courageux que «F» .

L’été arrive, je décide de lui expliquer que nous devons faire une désinfection de l’appartement pour éviter tout cafard. Bonne élève, je cherche dans le Larousse Français-Espagnol pour lui traduire directement.

Énième choc cafardéen, j’apprends que « La Cucaracha« , que je chante sous la douche tous les matins à cause du CD de Zebda que J. m’avait offert pour mon anniversaire, est une chanson sur … les cafards.

La Cucaracha, cette chanson populaire qui mêle amour et cafards, dont la pertinence m’échappe quelque peu mais dont le refrain ne manque pas de bon sens :

« On dit que le cafard

Est un petit animal

Et quand il entre dans une maison

Il finit par être le patron. »

Babel

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J’ai émigré en Israël pour construire ma tour et boum, ça n’a pas loupé. Babel est passé par là, inexorablement.

« Lui » et moi usons de quatre langues différentes par jour. Nous avons même inventé un cinquième langage secret, tout autant sensuel qu’enfantin. Des genres de codes, des expressions sonores et amoureuses, des gestes qui n’appartiennent qu’à nous, toujours les mêmes, mimétiques.

C’est mystérieux de m’imaginer parfaitement trilingue, puis quadrilingue. L’anglais n’a pas été difficile à apprendre mais l’hébreu me semble encore si complexe, entre le Paal et ses dix-huit exceptions, les chem toar, les faux féminins, les faux masculins mais seulement au pluriel (pas de parallèle avec les hommes, non, non)…

Je parle pourtant plutôt bien, je suis capable de discuter avec des amis, de me disputer au téléphone avec ma compagnie de téléphone, et même de suivre un film sans sous-titres. Mais ce n’est pas encore « Chotef », c’est-à-dire courant.

Je me souviens de mes débuts en anglais, à Tel-Aviv, perdue dans un immeuble rempli de touristes américains. J’étais à l’époque éprise d’un jeune homme qui jouait le chaud et le froid, me rendant littéralement hystérique, ou presque, car je ne l’avouerai jamais officiellement. Je l’avais croisé un soir, j’étais survoltée, on avait pu discuter dix minutes. Il était parti avec un « talk to you later », littéralement « je te parlerai plus tard », ou du moins ce que moi j’avais voulu comprendre dans mes délires de midinette.

Oyé, oyé, riez bien : j’ai passé des heures (oui, des heures !) à attendre qu’il revienne, sûre que son « Talk to you later » signifiait qu’il avait la ferme intention de revenir discuter avec moi…Me voyant errer dans le couloir, ma copine M. m’interroge : « Ah oui, mais c’est génial ! Ah, je suis contente pour toi ! Et il t’a dit quoi au fait ? »

Ben « Talk to you later, il va revenir me voir quoi ».

Petit regard gêné, puis énorme fou rire incontrôlé de sa part. Suivi du mien, une fois intégrée la cruelle réalité : cette expression signifiait simplement un ciao, à plus, à bientôt. Ô rage, ô désespoir.

Perdue au milieu de toutes ces réflexions babéliennes, je me promène aujourd’hui au Dizengoff center, le grand centre commercial de Tel-Aviv. Je croise à la pharmacie R., ancien voisin, lors de ma première et courte expérience israélienne, celle du « Talk to you later ». On fait la queue ensemble, on commence par des banalités. Je lui demande comment ça va, il rigole, me montre la boîte de préservatifs qu’il tient dans ses mains. Ca a l’air d’aller.

On enchaine sur d’autres banalités et puis vient LA question : tu deviens quoi professionnellement ? Hein dis, dis, dis… tu deviens quoi ? Lui démarre un projet de recherches. Et moi, moi…Oh moi, tu sais, je suis dans une phase de « transition ».

Je laisse échapper mes angoisses débordantes, l’hébreu, les équivalences, le ras-le-bol des exams, des études, des carcans parentaux et sociétaux. De ceux-là même qui m’étouffaient, qui m’empêchaient de me poser la réelle question. De ceux que j’ai fui et qui reviennent, parfois, toujours, puis qui repartent. Des craintes de décevoir les uns et les autres. De l’obligation de décider de mon orientation à l’Université alors que j’avais 16 ans et des angoisses adolescentes plein la tête. De mes ambitions, de la diplomatie, de la criminologie, du droit pénal, de cette quête inlassable de comprendre l’humain et de ce qu’il revêt de pire et de meilleur en lui.

Il rigole encore. Ah, mais figure toi que tu n’es pas la seule. On est tous passé par là. Allez viens, on va prendre un café, ça va aller.

C’était un de ces matins un peu compliqués, un de ces matins où j’en avais un peu marre de tout, de ma décision de quitter mon ancien emploi pour travailler comme serveuse afin de progresser plus vite en hébreu, des douze heures supplémentaires de cours par semaine, des devoirs, de l’apprentissage de cette langue dans la douleur. De mon projet au Ministère, suspendu à mes progrès linguistiques et à la rédaction d’un mémoire supposé « original » en droit pénal international. Et en hébreu s’il vous plait.

On sort du centre commercial, direction la rue Allenby. Quand soudain retentissent des sirènes de police en tous genres. Plusieurs voitures « officielles » se mettent en travers de la circulation pour la bloquer. Un policier prend un haut-parleur mais c’est difficile de traduire car il parle vite et il y a de l’écho. On comprend tout de même qu’il ne faut pas continuer dans cette direction, qu’on doit rebrousser chemin. Les gens s’arrêtent, se regroupent. On décide donc de bifurquer vers le parc.

Je suis rassurée, « il » dort tranquillement à la maison. Pas besoin de l’appeler pour vérifier qu’il va bien.

On s’assoit sur un banc, vert. Reviennent furtivement des bribes de souvenirs, le jardin du Luxembourg, le quartier Latin, Assas, la Sorbonne, le Columbus café, la bibliothèque Sainte-Géneviève, les copains. C’est tellement loin.

Un énorme BOUM retentit, visiblement un colis piégé. Encore un étourdi qui a oublié son sac, ou du moins c’est ce qu’on espère tous sans le dire. Machinalement, je regarde quand même sur internet pour vérifier. Pas d’attentat, c’est officiel.

On peut continuer.

R. veut me rassurer, souligne qu’à son arrivée aussi, c’était très dur. Il a participé à un programme spécial d’insertion professionnelle qui l’avait beaucoup aidé. Il me fait parler, de tout. Des raisons qui m’ont amenée ici, de mon sionisme, de ma vie amoureuse, de mon passé professionnel, de mes idéaux, de mes peurs, de l’hébreu.

Je me prête au jeu, ça me fait du bien d’exposer tout ça, de mettre un peu d’ordre et d’être écoutée par quelqu’un qui a lui aussi écumé le même quartier latin, affronté ce même élitisme si français.

La conclusion tombe, comme un couperet. Ton salut, c’est l’hébreu.

Cela me rappelle le livre que mon amie E. m’avait offert pour mon grand départ : « J’apprends l’hébreu », de Denis Lachaud. C’est l’histoire d’un ado perturbé par les différentes mutations de son père. Il vient de déménager en Israël et doit affronter un énième langage. Peu à peu, il brise son autisme et interroge les israéliens dans toute leur diversité, les rescapés d’Europe de l’Est et des pays arabes, les jeunes nés ici issus de parents et grands-parents eux-mêmes nés ici, les nouveaux arrivants… Patiemment, avec cette même fragilité qui l’habite et qui le rapproche de ses « cobayes », il creuse le lien entre la langue et les hommes, entre la langue et le territoire.

Résonne alors cette assertion souvent répétée par mon père : on n’habite pas un pays, on habite une langue. La langue fait la nation. Israël, qui a dû faire face au défi de l’unité au moment de sa création, en est l’exemple absolu. Cette unité s’est faite par l’hébreu modernisé. Ce ne sera pas une deuxième Amérique miniature ou un deuxième Babel. Parle hébreu ou résigne-toi à ne jamais faire complètement partie de ce pays.

Et me revient finalement une conversation d’il y a presque trois ans avec mon cousin Ron, pur sabra. « Le pouvoir c’est la langue ».

Babel, Babel… je t’aurai.