Vendetta.

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Paris.  Il fait froid, je suis bien habillée, mes bottes en cuir sont clinquantes et je mange des macarons Ladurée …

Je suis loin, très loin du Moyen-Orient, loin du conflit et loin de mes débats infinis avec mes homologues étudiants palestiniens.

Ce jour-là, je lis Elle. C’est mon moment privilégié, celui qui me rassure, celui où je me jure et rejure que je ne mettrai jamais- ô non jamais- de crocs, 35 degrés à l’ombre ou pas. Je redeviens parisienne l’instant de Elle.

Je tourne les pages, les unes après les autres et toujours avec le même délice. Arrive l’instant reportage, toujours un peu forcé. J’adore.

L’article aborde les  « enfants Vendetta », ces enfants d’Albanie condamnés à ne plus sortir de chez eux à cause de l’application archaïque de la loi du Talion. Le code d’honneur des montagnes du nord, le « Kanun »  de Lekë Dukagjini, censé protéger les mineurs, les femmes et les personnes âgées n’est plus respecté.

Dès  lors, si l’un des membres d’une famille a tué quelqu’un d’une autre famille, c’est toute la lignée qui est menacée pour des générations. Plus personne du clan ne sort, ou à peine, la peur au ventre. Les enfants ne vont pas à l’école parce que eux aussi sont des cibles. Ils restent là, amorphes, incultes, apathiques. Parfois un meurtre se produit de nouveau et c’est réparti pour un cycle de plus. Telle famille en est à trois, donc elle doit « égaliser » et exécuter quelqu’un de la lignée des assassins. Car cette famille adverse n’en est qu’à deux victimes. Et ainsi de suite.

La Vendetta est une coutume méditeranéenne. Présente en Corse notamment, elle est aussi un outil de domination politique. En Albanie, la Vendetta a repris du souffle après la chute du régime communiste, les pouvoirs locaux peinant à contrer cette justice privée.

Et la Vendetta fascine… inspirant jusqu’aux plus grands écrivains. Maupassant en a fait une courte nouvelle, où il raconte la vengeance d’une mère qui dresse un chien pour dévorer le meurtrier de son fils. Le crime est sauvage, la morale absente de la nouvelle. Et la mère se repent à l’Eglise après avoir tué.

Je retourne à mon ordinateur. J’ai abordé  le sujet du terrorisme sur mon groupe Facebook de discussions entre jeunes israéliens et palestiniens. Presque aucun palestinien n’a répondu à ce sujet. La censure et/ou le soutien inavoué seraient les principaux arguments.

Une seule cependant s’est exprimée librement, enfin. Pour défendre les « combattants de la liberté ». Un autre lui emboîte le pas, tu comprends, vous les israéliens, vous nous emprisonnez, vous détruisez nos maisons, alors on se défend. Et le terrorisme est un moyen comme un autre. Arrive alors l’archétype du gauchiste israélien qui s’excuse pour tout, y compris d’exister. Oui, il faut comprendre le terrorisme.

J’ouvre le Jérusalem Post. Des roquettes sont encore lancées sur le sud d’Israël depuis Gaza. Je re-publie l’article. Je me dis, bon, peut être que certains vont constater que la violence est partagée. Qu’elle ne mène à rien, sinon à l’escalade.

Mais à cela, les palestiniens répondent avec leur quotidien, leur douleur. Une israélienne explique que les roquettes sont une réponse à l’emprisonnement de trois « combattants » du Hamas. Les palestiniens la remercient. J’ai envie de « démissionner », de quitter le programme.

Le sens du mot « négociation » qui fonde notre groupe s’éloigne. Une sorte de compétition s’est mise en place, comme un reflet à la guerre médiatique qui sévit entre les deux camps. La propagande est partout.

Le « zéro et l’infini » de Koestler me revient. L’ancien bourreau qui se retrouve arrêté parmi tous ceux qu’ils a lui-même emprisonné analyse la théorie du Parti : sacrifier l’individu pour sauver la nouvelle société. L’individu n’est rien, un zéro face à l’infini de l’idéal. S’il est torturé puis éliminé, c’est pour un monde futur qui n’en sera que meilleur.

J’ai la tête qui explose et qui se cogne contre des murs intérieurs. Les débats sur le terrorisme en Algérie, la résistance en 40, la guerre du Vietnam…La justice, la Vendetta, la mort, les religions, le monde arabe, Israël,  la Palestine, les territoires occupés, l’antisémitisme, le sionisme…. tout se mêle et s’entremêle à cette négation de l’individu. Au fond, la loi du Talion continue simplement d’être mal déclinée.

Je me tourne alors vers le groupe de réflexion de l’association pour la paix dont je fais partie. Un des responsables israéliens trouve justifiable de boycotter les produits en provenance de la West Bank car il s’agit d’un boycott ciblé. Ah, et on cible comment exactement ? Explique-moi comment vas-tu ensuite prôner de façon crédible la réconciliation des peuples ? Et les juifs qui se sentent appartenir à la Judée-Samarie comme les musulmans à la Mecque, on les respecte ou pas ? Qu’y a-t-il de si absurde idéologiquement au fond ? Pourquoi toujours diaboliser sans nuances ?

Je propose donc en retour de tout boycotter, la Chine, la Tunisie, la Syrie, le Yémen, l’Arabie Saoudite, Gaza, la Jordanie, les États-Unis, et la Grèce pourquoi pas aussi. Boycottons nous tous, et n’oublions personne. Au nom de la paix.

Qu’est devenue la modernité, celle qui va vers l’amélioration de l’individu ?
L’Homme tournera-t-il toujours en rond ?

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La nuit tombe sur Paris et les enfants d’Albanie  me hantent toujours. Ils sont nous, nous sommes eux.

Au même moment, dans mes rêves, dans la réalité , des gens de bonne intelligence, sans doute épris de mille bonnes intentions, victimes aussi de mille injustices, justifient avec des arguments réfléchis  et mûris que l’on soient  tous devenus  des enfants Vendetta.

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Je finis l’article de Elle. La note positive est de rigueur, forcément. Une institutrice a ainsi ouvert une école pour ces enfants maudits. Pour faire accepter son projet, elle a mis en gage la tête de trois de ses enfants. Elle aurait donc réussi grâce à cela, grâce à la même loi du Talion qu’elle veut combattre.  » Si l’un de vos enfants meurt parce que je lui ai permis d’étudier, vous pourrez tuer l’un des miens »

Elle est folle, complètement folle.

Je me rendors, perdue au pays où coule le lait et le miel…

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«…Car vous avez été étrangers en Terre d’Egypte »

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«…Car vous avez été étrangers en Terre d’Egypte »

Il est cinq heures du matin. Il s’est levé pour aller travailler. Je me suis réveillée, comme d’habitude. « Mi cosa preciosa… » J’ai grogné, il a souri, attrapé un tee-shirt à lui pour que je me rendorme avec son odeur. « Sleep… ».

Il est huit heures, je suis dans le bus. C’est l’un de ces trajets quotidiens vers Jérusalem où je travaille. A côté de moi, un homme de quarante ans environ. Il est noir, très mince. Il ne cesse de tripoter une petite carte, rose ou rouge je crois. On dirait une carte de séjour ou d’identité. Il la range dans un petit calepin, soupire, ferme les yeux, ré-ouvre son calepin, ressort la carte, la contemple, soupire de nouveau, ferme le calepin.

Il a l’air anxieux. J’ai regardé son carnet. Il y a l’adresse d’un ministère. Ce doit être l’un de ces innombrables réfugiés qui errent dans le sud de Tel-Aviv et ailleurs. Un érythréen ou un soudanais sans doute. Peut-être un ivoirien. Ces derniers avaient bénéficié de la Convention de la Genève pour les réfugiés en 2002, lorsque les forces rebelles avaient envahi le nord du pays. Des villages ont été pillés, des centaines de milliers de personnes déplacées et en 2012, l’UNHCR peine à toutes les rapatrier. Pis, la situation s’étant peu ou prou stabilisée en Côte d’Ivoire, la Convention de Genève n’est presque plus appliquée pour les anciens bénéficiaires. Dès lors, peu importe ce qu’ils sont devenus en Israël ou ailleurs, qui ils ont rencontré ou s’ils ont un travail, c’est la loi. Leur protection internationale est terminée. Ils doivent rentrer.

C’est un débat infini en Israël. Pour beaucoup, nous devons déjà affronter milles challenges et il est dès lors impossible d’accueillir en masse tous ces réfugiés qui viennent frapper à la porte du Sinaï. Risques d’infiltration, péril pour la judéité de l’Etat si fragile, problèmes d’intégration, peur de l’insécurité…

Certes. Certes, on ne peut héberger toute la misère du monde. Mais les traiter avec respect, améliorer les droits de la défense lors de la procédure de demande d’asile, les autoriser légalement à travailler une fois leur statut de réfugié officialisé, ou tout simplement ne pas manifester contre eux, cela, oui, il me semble que c’est dans nos cordes.

Je ne crois pas qu’il y ait de bonne solution pour pallier à la souffrance africaine en plein cœur d’Israël, tout comme il n’en existe nulle part ailleurs. Tout au plus n’y-a-t-il que des solutions plus justes que d’autres.

Mon voisin s’agite. J’ai mal pour lui. C’est cette Afrique qui coule dans mes veines. J’y suis née, j’ai grandi avec cette culture. Ma mère s’est toujours référée à l’Afrique, pour tout et n’importe quoi. Elle parle de la tradition orale, des femmes, des villages de Casamance. A la maison, milles masques et autres objets africains flottent. On danse sur de la musique africaine pendant les fêtes juives. J’ai grandi avec la nostalgie africaine de mes parents, je l’ai faite mienne. Et quand je vois un africain, c’est toujours pareil, il faut que je lui parle.

Mon voisin regarde  toujours sa petite carte. On est arrivé. Il descend. Vers où, vers quoi ?

J’arrive au travail. Un jour comme un autre. Le droit pénal international m’étant passé sous le nez, je m’affaire au marketing de la nouvelle société. Au programme aujourd’hui, l’éternel problème : comment parler d’Israël sur le site internet ? Comment ne pas se faire boycotter en France par ces innombrables lobbies plus stériles les uns que les autres?

On propose milles magouilles et puis une me vient en tête. Et si l’on créait une branche palestinienne afin de présenter la société comme un média original pour la réconciliation ? C’est banco, on aura un projet de business social génial et on gagnera de la publicité en plus. Je cache mon intérêt réel pour cette idée, je la fais passer pour une simple ruse.

Mon boss me regarde bizarrement, avec un de ses innombrables regards silencieux et très étranges. « Laura, je vois ce que vous voulez dire, mais… ». Il réfléchit, ça dure trois minutes.

« Vous comprenez, la paix ne viendra pas de cela. Je ne crois pas dans la réconciliation par les hommes. Notre seul rôle est de rester proche de D-ieu. Vous comprenez, nous n’avons pas les mêmes valeurs. Rien ne sert de discuter, nous devons chacun nous comporter en adéquation avec notre foi respective. Si tous les juifs respectent enfin leur identité, nous aurons la paix».

Il a sa kippa bien accrochée sur la tête, ne touche pas les femmes et effectivement, traite les gens avec un respect sincère.

A cet instant, je ne peux m’empêcher de penser à mon shwarma non cacher d’il y a dix minutes, me demande si réellement je dois désormais le considérer comme un acte de guerre, et songe à l’amélioration tangible de la paix dans le monde depuis que j’ai arrêté de manger du porc, il y a plus de quinze ans. Clairement sans réponses, il ne me reste plus qu’à continuer de plancher sur l’image d’Israël en France et sur les innombrables groupes pseudo-politico-gaucho-humanito and co, tous plus stupides et hypocrites les uns que les autres. Vaste programme.

Je rentre. Bus, puis shirout de nouveau. Le chauffeur du shirout est petit et ne cesse de crier dans sa radio. Un passant le hèle, il s’arrête, le regarde puis refuse de le prendre. Je regarde par la fenêtre, le type n’avait pas de chaussures. Je me retourne violemment, je voudrais hurler, l’insulter. Mais rien ne sort. Mon hébreu est encore trop hésitant, je ne tiendrai pas deux minutes face à ce nerveux. D’autres passagers s’émeuvent, l’interpellent violemment. « Mais tu es qui pour te comporter comme ça ? Idiot ! Honte à toi ! ». Il freine brusquement, tout crétin qu’il est. Il est tout rouge, il hurle de plus belle. « Je fais ce que je veux, et je prends qui je veux. C’est MON shirout ». Il a un accent russe à couper au couteau. Ca me fait marrer. Crétin. T’es venu ici sans rien toi non plus,  t’avais peut-être même pas de chaussures. Et tu fais quoi maintenant que tu as un joli shirout jaune ? Crétin.

J’ai mal. C’est ma première rupture avec mon pays d’adoption, celui que j’ai choisi pour les idéaux qu’il m’offrait. Putain. Des images reviennent. Cette députée du Likoud, Miri Regev, traitant les sans-papiers de cancer pour Israël. Sommée de s’excuser, elle se serait exécutée…auprès des malades du cancer. Nauséabonde.

D’autres images, tellement plus jolies. Un vieil homme qui affiche sa solidarité avec les sans-papiers africains dans le journal. Il tient une pancarte « We are all refugees ». Derrière, ils sont quatre ou cinq, le visage fermé.

Barnard, le prêtre ivoirien avec qui je partage parfois des allers-retours Tel-Aviv-Jérusalem. Je l’ai entendu un jour parler au téléphone « Ah oui, bon, ne vous inquiétez pas, fermez la lumière. Ne répondez surtout pas au téléphone » Surréel. Je l’ai interrogé sur cette situation. Il a essayé de me rassurer. « Vous savez, en France c’est pire. C’est pour ça qu’ils sont là. Au moins, ils travaillent  et ils courent moins le risque d’être renvoyé au pays ».

Barnard me regarde gentiment. « Vous savez, au pays, on vous aime. Vous êtes le peuple de D-ieu et vous vivez là où est né notre seigneur ».

On parle de l’Afrique. Il me dit qu’en Afrique, les gens réfléchissent en spirale. « C’est pour ça qu’on va moins vite». Sa  métaphore est jolie, assez vraie. Tout est lent en Afrique, la vie se roule et se déroule de manière indéfinie. Si loin de l’Asie.

Mais de quelle vitesse parle-t-on ?

Huit heures et demie, je rentre à la maison. Il somnole, je le réveille doucement. « Mi cosa preciosa, mi corrazon de melon, mi amor bello, mi princesita… » Je rigole. Il a l’air fatigué. A quelle hauteur est-il monté aujourd’hui, quels sommets a-t-il encore escaladé ou descendu ? J’évite de demander. J’ai appris ça, à ne pas lui poser trop de questions. L’âge peut-être.

Je suis simplement contente de le retrouver, de le respirer enfin.

Mon autre

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Mon autre est là, il me regarde silencieusement et je le surveille avec crainte. Nous ne nous connaissons pas. Nous ne nous parlons pas. Nous ne nous voyons même pas. Il n’est qu’une ombre aux milles formes, un nuage qui plane très haut, très loin.

Je t’ai mis à distance. Nous avons divorcé avant de nous aimer. C’est bien mieux ainsi, disent-ils.

Cet autre que nous redoutons, que nous diabolisons, que nous interrogeons sans cesse, sans jamais obtenir de réponse.

Oui mais vous comprenez, l’autre ne nous aime pas. L’autre voudrait nous rayer de la carte ou nous parquer dans des camps. L’autre nous menace, nous surveille, nous hait et nous maudit. L’autre construit des murs ou se fait sauter dans des bus, l’autre bombarde nos maisons ou exécute nos enfants. Toujours de sang froid car l’autre est abject.

Cette étrangère qu’écrivait Darwich, qui se devine à peine. Elle nous est si lointaine. Ces mêmes Étranges étrangers de Prévert. Ceux que nous croisons quotidiennement sans les voir.

Qui a dit qu’il était besoin de connaître l’autre ? Il n’est que l’Autre, réplique parfaite de son Autre à lui.

C’est un jeu de miroirs où tous se croisent sans jamais se toucher ou se parler. Ils discutent par reflets interposés, par images manipulées et glissantes.

Hey toi, si tu es mon autre, sors de ta galerie. Touchons-nous. Ne nous embrassons pas, pas encore. Mais regardons-nous pour qu’ensemble nous sculptions cette altérité. Ne sois plus étranger, toi l’étranger. Casse la barrière, je sauterai le mur.

L’espace d’un instant, tu te raconteras et je me dévoilerai.